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SUR UN PASSAGE DE LA ΤΕΧΝΗ ΤΑΚΤΙΚΗ
D'ASCLÉPIODOTE :
LE TABLEAU D'EFFECTIFS DE L'INFANTERIE LÉGÈRE
ABOUT A PASSAGE
OF ASCLEPIODOTUS' ΤΕΧΝΗ ΤΑΚΤΙΚΗ :
THE ORGANIZATION CHART OF SOLDIERS IN LIGHTINFANTERY
A l'occasion de recherches entreprises pour reconstruire l'organisation politique et militaire des Thessaliens à la fin du VIe siècle av. J.-C. 1 , j'ai eu à travailler sur les textes de quelques-uns des auteurs anciens qui ont écrit des
Taktika. C'est donc avec un grand intérêt que j'ai accueilli l'édition que L. Poznanski, Professeur à l'Université Ben Gourion-Beer Sheva, a donnée du Traité
de tactique d'Asclépiodote 2. Ce Manuel de service aux armées, rarement cité,
souvent sous-estimé comme un écrit « théorique », décrit avec une précision
remarquable les tableaux d'effectifs d'une armée grecque, pour la phalange
d'infanterie lourde, la phalange hoplitique, pour la cavalerie et pour l'infanterie légère. C'est précisément sur le chapitre VI consacré à cette dernière dans
le Traité que je dois intervenir, car, me semble-t-il, la séquence des unités militaires qui est donnée là pour les ψιλοί ne respecte pas les règles mathématiques de construction des unités qu'Asclépiodote a lui-même définies.
Résumons pour commencer les principes de base énoncés par Asclépiodote. Il y en a deux, et le premier d'entre eux est formulé comme suit : « II
n'est pas facile de déterminer quel doit être l'effectif de la phalange : car c'est
en fonction de l'effectif que chaque commandant peut équiper qu'il doit
déterminer également le nombre d'hommes - sauf qu'en tous les cas celui-ci
doit se prêter aux changements de formation, c'est-à-dire aux resserrements
ou aux déploiements. C'est pourquoi il faut choisir de préférence un multiple
pair divisible jusqu'à l'unité... » (Taktiké, II, 7). Le second principe est complémentaire du précédent : « II faut tout d'abord répartir la phalange en
unités élémentaires, c'est-à-dire la diviser en escouades (λόχοι). L'escouade
1. L'État thessalien, Aleuas le Roux, les tétrades et les tagoi, CMO n° 25, Série épigraphique,
n° 2, Éditions de la Maison de l'Orient, Lyon, 1995, 384 p. et 20 figures.
2. Asclépiodote, Traité de tactique, Paris, Belles Lettres, 1992.
Rev. de philologie, 1996, LXX, 1.
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BRUNO HELLY
est formée d'un nombre d'hommes assurant une division harmonieuse de la
phalange : harmonieuses sont les parties constituées de façon telle qu'elles
ne nuisent en rien à la phalange pour la bataille. C'est ainsi que l'effectif
de l'escouade a été pour certains de huit hommes, pour d'autres de dix, de
douze ou encore de seize, pour que la composition harmonieuse de la phalange lui permette de doubler ses rangs, dans les circonstances que l'on
dira... » (Taktiké, II, 1). Ainsi la phalange idéale, selon Asclépiodote, est
constituée de 16.384 hommes, divisés en 1024 escouades de seize hommes,
puisque la multiplication de 16 par 1024 donne bien cet effectif total. La
conséquence est claire : la phalange est toujours formée d'unités que l'on
divise par deux pour constituer l'unité de niveau hiérarchique immédiatement inférieur, dans une progression qui est de l'ordre 1, 2, 4, 8, 16, 32, 64,
128, 256, 512, 1024, c'est-à-dire ce qu'on appelle en arithmétique les puissances de deux. La phalange hoplitique comprend ainsi « deux ailes, quatre
phalangarchies ou demi-ailes, huit divisions, seize brigades, trente-deux
régiments, soixante-quatre bataillons, cent vingt-huit compagnies, deux cent
cinquante-six sections, cinq cent douze sous-sections et mille vingt-quatre
escouades » (Taktiké, II, 10).
Le texte de la fin du chapitre VI de la Techné taktiké, tel qu'il est présenté
par les éditeurs, semble à première lecture construit, lui aussi, selon ces
mêmes principes. Le dispositif des formations de peltastes est en effet le
suivant : « les combattants en question compteront également mille
vingt-quatre escouades, pour le cas où ils devront se déployer afin de se rattacher par derrière à la phalange 3 : escouades non de seize hommes (puisqu'ils sont moitié moins nombreux 4) mais évidemment de huit... Chez eux
aussi, deux escouades formeront une sous-section légère (σύστασι?), et deux
sous-sections légères une section légère (πεντηκονταρχία) qui, doublée, donnera la compagnie légère, à laquelle seront rattachés les soldats hors rang
au nombre de cinq... » (Taktiké, VI, 2-3). Et la progression des échelons d'unités décrite par Asclépiodote se poursuit de manière régulière, du moins en
apparence :
« Deux compagnies légères formeront un bataillon léger (ψιλαγία) et deux
bataillons légers un régiment léger (ξεναγία) qui, doublé, sera une brigade
légère (σύστρεμμα) ; deux brigades légères formeront une division légère
(έπιξεναγία) qui, doublée à son tour, formera un corps d'armée (στΐφο?) et
3. Les peltastes sont souvent placés en parallèle avec les unités de la phalange et en avant
d'elle sur le front de bataille, cf. L. Poznanski, op.cit., Notes complémentaires, p. 43.
4. Cette proportion des effectifs des peltastes par rapport à celle des hoplites, la moitié, est
constamment reprise par les auteurs, cf. encore les Taktika dédiés à l'empereur Léon, Patrologia
Graeca, 107, Appendix, col. 1097 : ώσπερ δέ αρα την είρημένην τελείαν πεζικών παράταξιν (χφ.
χολ. 1096) elç έκκαίδεκα χιλιάδα? προς· τοις τριακόσιοι? όγδοήκοντά τε και τέσσαρσιν όπλίτα?
εφημεν συποσοϋσθαι, τους· δέ γε ψιλούς· εις το ήμισυ τούτων, ει? ,η δηλάδη και ρ'
εννενηκονταδύο.
SUR UN PASSAGE DE LA ΤΕΧΝΗ ΤΑΚΤΙΚΗ D'ASCLÉPIODOTE
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celui-ci, par assemblage, donne la phalange d'infanterie légère que certains
appellent également corps de réserve (εττίταγμα). Elle comprend huit
hommes hors rang : quatre chefs de division et les autres de brigade » (Taktiké, VI, 3).
On devrait, à partir de cette présentation, en suivant à la lettre le texte
ci-dessus, construire un tableau des unités d'infanterie légère totalement
conforme aux principes qu'Asclépiodote a énoncés à propos de l'infanterie
hoplitique et de la cavalerie : le nombre total des unités constituées doit
suivre une échelle de nombres pairs divisibles jusqu'à l'unité élémentaire,
les 1024 escouades (λοχοί). Or, il apparaît que ce n'est pas le cas. On peut
en juger par le tableau (n° 1), qui met en parallèle la hiérarchie des unités
(la séquence des échelons) décrites dans le chapitre VI, 3 consacré aux peltastes, avec le nombre d'unités élémentaires pour l'infanterie lourde :
Infanterie lourde nombre d'unités
Asclépiodote, II, 8-10 élémentaires
infanterie légère
Asclépiodote, VI, 3
nombre d'unités
élémentaires
épitagma de la
phalange
1024
11. phalange
1024
10. ailes
512
corps
512
9. demi-ailes
256
division
256
8. division
128
brigade
128
7. brigade
64
régiment
64
6. régiment
32
bataillon
32
5. bataillon
16
compagnie
16
4. compagnie
8
section
8
3. section
4
sous-section
4
2. sous-section
2
escouade
2
1. escouade
1
- - (manque) - -
- - (manque) - -
Tableau 1. Organisation des unités classées par nombre d'unités
élémentaires (escouades), en hiérarchie descendante.
On le voit, le tableau établi à partir des données du texte tel qu'il a été
adopté dans l'édition de L. Poznanski ne permet de construire que dix
niveaux de hiérarchie pour les peltastes, alors que celui des hoplites en
compte onze. En dépit du principe de la division jusqu'à l'unité à partir du
nombre total des unités élémentaires, le décompte s'arrête à deux au lieu
de un, ce qui place la plus petite unité des peltastes, l'escouade, non pas au
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BRUNO HELLY
niveau de l'escouade des hoplites, mais un niveau au-dessus, celui de la
sous-section des hoplites, la δι,λοχία. Il existe ainsi une contradiction entre
les données de base fournies par le texte : d'une part le nombre d'échelons,
qui ne permet pas de diviser les 1024 unités jusqu'à 1, et d'autre part la position des échelons des unités les· plus petites, dont l'unité de base est bien
une escouade et non pas deux. L'énumération des unités qu'on trouve dans
le texte d'Asclépiodote n'est donc pas correcte.
On peut également en administrer la preuve en construisant le tableau
aussi dans l'autre sens, c'est-à-dire en donnant le nombre, non plus des unités élémentaires à chaque échelon, mais celui des unités constituées à
chaque échelon : une phalange, divisée en deux corps, etc.
Niveau de hiérarchie
peltastes
nombre d'unités
11
phalange
1
Dénominations en
grec
έπ'ιταγμα
10
corps
2
στίφος·
9
division
4
έπιξεναγία
8
brigade
8
σύστρεμμα
7
régiment
16
ξεναγία
6
bataillon
32
ψιλαγία
5
compagnie
64
έκατονταρχ'ια
4
section
128
πεντηκοι^ταρχία
3
sous-section
256
σύστασί?
2
escouade
512
λόχο?
1
1024
Tableau 2. Organisation des unités en hiérarchie descendante
(par nombre d'unités de même échelon).
Une fois de plus on voit bien que « le compte n'est pas bon » et ne correspond pas aux principes énoncés dans le texte lui-même : il doit exister
1024 escouades et non pas 512. Car telle est la contradiction : on ne peut
pas construire le tableau d'une manière rigoureusement parallèle à celui
qu'on tire d'Asclépiodote pour l'infanterie lourde, alors que l'auteur affirme
explicitement ce parallélisme et alors même que les autres données du texte
concernant les peltastes soutiennent ce parallélisme. En suivant le principe
arithmétique de multiplication par les puissances de deux, on devrait pouvoir poursuivre en fait le dispositif des unités jusqu'à obtenir les 1024
escouades que réunit l'infanterie légère.
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II est important de prendre en considération que la différence entre la
phalange hoplitique et son corps d'appui (épitagma) d'infanterie légère 5 ne
porte que sur les effectifs 6 : il est absolument exclu qu'elle concerne le
nombre des unités ou leur disposition 7. Asclépiodote insiste particulièrement sur le fait que les subdivisions sont les mêmes pour permettre à l'infanterie légère de tenir les mêmes formations de combat que l'infanterie
lourde 8. Donc il faut en conclure que, quels que soient les noms des unités,
qui peuvent être tantôt identiques, tantôt différents pour chacune des deux
armes, nous le verrons, le nombre des niveaux de hiérarchie des unités doit
nécessairement être le même.
On peut préciser encore les données du problème. En effet, en analysant
les tableaux (n° 1 et n° 2) d'un peu plus près, on croit voir que la cause du
décalage qui apparaît dans les tableaux ci-dessus au niveau des escouades
se situe en réalité beaucoup plus haut dans la hiérarchie, au niveau de la
division. Dans l'infanterie lourde en effet, Asclépiodote compte huit divisions, chez les peltastes nous n'en trouvons que quatre, la moitié seulement.
L'infanterie lourde compte trois échelons au-dessus de la division (quatre
demi-ailes, deux ailes et la phalange), tandis que les peltastes n'en ont que
deux (deux corps qui, réunis, font la phalange légère). On pourrait ainsi
supposer qu'il manque un échelon au dispositif des peltastes entre la divi-
5. Tel paraît être le sens qu'il faut donner à έπίταγμα, plutôt que celui de « réserve de la phalange », traduction adoptée par L. Poznanski.
6. Asclépiodote souligne nettement que la différence entre hoplites et peltastes tient seulement
aux effectifs et non pas au nombre des unités, qui est exactement le même. C'est là, au moins pour
l'armée thessalienne, une différence caractéristique entre peltastes et cavaliers : ceux-ci rassemblent eux aussi un effectif moitié moindre que celui de l'infanterie lourde, mais sont cependant
organisés selon une hiérarchie d'unités diminuée de deux niveaux, l'unité de base étant le peloton, cf. L'État thessalien, p. 208-211.
7. Le nombre des escouades est toujours de 1024, cf. Asclépiodote, VI, 2 : λόχους- μεν δη καΐ
ούτοι τέσσαρα? καΐ είκοσι χίλιους1 ε"£ουσιν etc. Voir Elien, Taktika, XV : και τους* λόχου? αυτών
ουχί έκκαίδεκα ανδρών χρή είναι, άλλα οκτώ, ώστε τους* χίλιους· καΐ τεσσάρας· και είκοσι
λόχους· τον αριθμόν εκπιμπλάναι της* πε£ικης· φάλαγγος· και είναι ανδρών όκτακισχιλίων καΐ εκατόν
καΐ δύο επί τοΐς* ένενήκοντα. De même aussi Arrien, XV ; sur ces nombres, cf. n. suivante.
8. Cependant L. Poznanski fait dire à Asclépiodote, lorsqu'il présente la phalange hoplitique
idéale (II, 7) : « La plupart des tacticiens ont conçu une phalange hoplitique de seize mille trois
cent quatre-vingt-quatre hommes, parce qu'elle se divise en deux jusqu'à l'unité — la moitié étant
composée de fantassins légers ». Mais cette traduction n'est pas cohérente : si l'on convertit ces
effectifs en termes d'unités, on devrait comprendre, en effet, au pied de la lettre que l'armée
aurait compté 1024 escouades au total, et que, parmi celles-ci, il s'en trouverait 512 de fantassins légers. On vérifierait ainsi la pertinence du chiffre donné dans le premier tableau ci-dessus.
Mais ce n'est pas ce que dit Asclépiodote au chapitre VI, 2 : la phalange d'infanterie légère compte
elle aussi mille vingt-quatre escouades ; ce n'est pas non plus ce que disent les autres tacticiens,
cités ci-dessus n. 4 et 7. L'éditeur n'a pas bien compris le texte de II, 7 qui dit : καΐ τους- γε
πλείονας· των τακτικών εύρήσεις· πεποιηκότας- τήν φάλαγγα τών οπλιτών μυρίων κτλ..., ταύτης* δε
ήμίσειαν την τών ψιλών, ce qu'il faut traduire par « on constatera que la plupart des tacticiens
ont conçu la phalange hoplitique de 16.384 hommes..., et celle de l'infanterie légère comme la
moitié de celle-ci ».
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BRUNO HELLY
sion et le corps d'armée, soit l'équivalent de la demi-aile des hoplites : en
rétablissant cet échelon, on obtiendrait alors onze niveaux, le plus bas correspondant bien, en fin de compte, à 1024 escouades.
Une autre information donnée par Asclépiodote à la fin du chapitre VI,
au paragraphe 3, nous interdit cependant de restituer un niveau de hiérarchie supplémentaire entre la division et la phalange légère : c'est l'indication du nombre des officiers supérieurs comptés hors rang. Asclépiodote
précise en effet : « (la phalange légère) comprend huit hommes hors rang,
quatre chefs de division et les autres de brigade », ταύτης· δε έκτακτοι ανδρε?
οκτώ, <έπι>ξεναγοι μεν τέσσαρες, συστρεμματάρχαι δε οι λοιποί 9. Si l'on
se réfère à la colonne 3 du tableau n° 2, on trouve bien quatre divisions, et
ce nombre ne doit pas être modifié.
On pourrait croire à une autre erreur de compte en constatant aussi que
les brigades (συστρέμματα) sont au nombre de huit, mais que, selon Asclépiodote, le nombre des chefs de brigade n'est que de quatre. Selon notre
logique, si la phalange légère compte quatre divisions et huit brigades, on
devrait avoir douze officiers hors rang en tout. Mais ce décompte n'est pas
acceptable, parce qu'il existe une solution très simple permettant d'expliquer
le chiffre de huit officiers hors rang et leur situation. Car nous n'avons pas
affaire à une hiérarchie de type « arborescent », telle qu'elle est couramment utilisée dans nos armées modernes, mais à des hiérarchies de niveau,
dans lesquelles un sur deux des éléments du niveau considéré prend le pas
sur les autres et assume aussi, sans quitter sa fonction première, celle du
niveau immédiatement supérieur : quand deux brigades sont regroupées,
l'un des deux chefs de brigade fait fonction de chef de division, et ainsi de
suite 10. On peut dessiner les schémas suivants, qui montrent bien l'opposition entre les deux systèmes :
9. Le manuscrit donne ξεναγοί au lieu de èmÇevayot, qui est une correction de Kôchly et Riistow dans leur édition des Tacticiens grecs (v. plus bas) ; on verra que cette correction s'impose,
une fois qu'on a défini correctement la position de la ξεναγία dans la hiérarchie des échelons.
L'absence d'officiers supérieurs pour le corps d'armée et la phalange d'infanterie légère ne doit
pas étonner, car celle-ci est un corps d'appui, έττίταγμα, de la phalange hoplitique et les grands
regroupements d'unités de l'infanterie légère ne se font pas indépendamment de celle-ci, au moins
théoriquement ; c'est dans tous les cas à l'état-major de cette dernière que revient le commandement.
10. Cf. sur ce point L'État thessalien, p. 214-219. On peut évoquer, comme analogue de cette
disposition, celle des colonels et lieutenants-colonels dans l'armée française par exemple : comme
leur nom l'indique, les lieutenants-colonels « tiennent lieu » de colonels et peuvent (au moins
théoriquement) exercer les mêmes commandements d'unités. Mais ils ne sont pas « colonels
pleins » comme l'on dit. Dans ce cas, on peut dire que l'échelon de grade comporte un sous-échelon alors que, dans la phalange, c'est au contraire et en quelque sorte un « sur-échelon ».
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SUR UN PASSAGE DE LA ΤΕΧΝΗ ΤΑΚΤΙΚΗ D'ASCLEPIODOTE
,
,
A AA
3
4
A
1
2 3 4 5 67 8
a) hiérarchie par arborescence
1 5
2
6
3
7
4
8
b) hiérarchie par cumul de fonctions
Tableau 3. Tableau des officiers hors rang, avec hiérarchies
a) arborescente, b) par « cumul » d'un échelon sur l'autre.
Le dispositif b) permet de rendre clairement et complètement compte du
nombre de huit officiers hors rang, en conformité avec l'information donnée par
Asclépiodote. Mais, du même coup, on voit bien qu'il n'est pas possible de modifier ni le nombre des divisions ni celui des συστρέμματα, ni non plus la position
de ces deux échelons dans la série des unités : ils en occupent les positions 8 et
9, juste avant les deux rangs les plus élevés (cf. tableau 1). Puisque nous ne pouvons modifier ces données, on est alors renvoyé, pour retrouver la cause des
erreurs de positionnement des unités les plus basses que nous avons constatées,
à l'examen des échelons intermédiaires du tableau, où il faudrait en fin de
compte localiser l'échelon manquant.
En fait, si l'on retourne au texte grec de la Techné taktiké, on s'aperçoit que
celui-ci présente une lacune précisément après la mention de la compagnie
(έκατονταρχί,α). Η. Kochly et W. Riistow, qui ont donné en 1855 Yeditio piinceps
du traité, avaient décelé cette lacune u et proposé de compléter le texte par l'addition de deux échelons, le bataillon léger (ψιλαγ'ια) et le régiment léger (ξεναγία),
le groupement de ces deux régiments donnant la brigade légère (σύστρεμμα). En
se référant au texte de deux autres traités de tactique, attribués l'un à Arrien
et l'autre à Élien, au chapitre XVI, consacré à la description des unités de l'infanterie légère, Kochly et Rustow ont écrit pour compléter le texte d'Asclépiodote
ce qui suit : το δε ττ\ς εκατονταρχίας διπλάσιον <ψιλαγία, το δε τούτου
διπλάσιον ξεναγία, τ\ς το διπλάσιον> σύστρεμμα, τούτου δε το διπλούν
επιξεναγία· τ\ς δε πάλιν το διπλάσιον στίφος-, ού δη συντεθέντος- ή των
φιλών φάλαγξ, ην και έπίταγμα καλουσιν ενιοι.
Mais cette proposition de restitution ne paraît pas du tout satisfaisante
pour plusieurs raisons. D'une part on a vu que le tableau incomplet des unités est construit à partir de cette restitution : si le tableau est fautif, la res11. Dans le manuscrit prototype de la tradition, le fameux Laurent ianus LV-4, on relève cinq
omissions : en II, 3 ; VI, 2-3 ; XII, 7, 10 et 11 ; cf. L. Poznanski, op. cit., Introduction, p. XVII.
Dans tous les cas, sauf apparemment en II, 3 (restitution de 36 lettres), on ignore l'importance
de ces lacunes.
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BRUNO HELLY
titution doit l'être aussi. D'autre part on constate que la restitution introduit des incohérences dans la nomenclature des unités, à commencer par
celle des niveaux inférieurs de la hiérarchie, et notamment en ce qui
concerne la « sous-section ».
Sur ce point, les éditeurs ne se sont pas aperçus que le texte d'Arrien et
d'Élien dont ils sont partis comporte un grave désaccord avec celui d'Asclépiodote, et ce précisément pour le tout premier niveau de la hiérarchie des
unités. Car Asclépiodote dit sans ambiguïté de la σύστασι? qu'elle est le groupement de deux escouades, εσται δε κάτπ. τούτων το μέν εκ δύο λόχων
σύστασι? (Techné, VI, 3), tandis que, pour les deux autres auteurs, la
σύστασις* doit en regrouper quatre : 'Ονόματα δε αυτών καΐ τάξει? αΐδε
είσίν οι τέσσαρες- λόχοι των ψιλών καλούνται σύστασι? και είσιν εξ
ανδρών δύο και τριάκοντα, αι δε δύο συστάσεις- πεντηκονταρχία τεσσάρων
καΐ εξήκοντα ανδρών, ai δε δύο πεντηκονταρχίαι έκατονταρχία οκτώ καΐ
είκοσι ανδρών και εκατόν. 2. Καθ' έκάστην δε εκατονταρχί,αν... (Arrien, Taktika, XVI, 1-2). Suit chez cet auteur la mention des έκτακτοι, les soldats hors
rang, et l'énumération des échelons suivants. A la suite, on trouve encore les
précisions d'effectifs que voici : αϊ δε δύο έκατονταρχίαι είσΐ μεν ανδρών
εξ και πεντήκοντα καΐ διακοσίων, καλείται δε το σύνταγμα ψιλαγια...
(Arrien, Taktika, XVI, 3 = Élien, ibid.).
En lisant ce passage d'Arrien, on pourrait effectivement croire que le
tableau des unités est correctement construit : quatre λόχοι de 8 hommes
font bien une unité de 32 hommes, que l'auteur appelle σύστασι?, et la série
des mutiples énoncés dans le texte est bien régulière. C'est ce que montre
le tableau suivant (n° 4) :
Dénominations en
grec
phalange
nombre
d'unités
1
επί τάγμα
Effectifs
sur base 8
χ 1024 = 8192
10
corps
2
στίφος-
χ 512 = 4096
9
division
4
έπιξεναγία
χ 256 = 2048
8
brigade
8
σύστρεμμα
χ 128 = 1024
7
régiment
16
ξεναγία
χ 64 = 512
6
bataillon
32
ψιλαγια
χ 32 = 256
5
compagnie
64
έκατονταρχία
χ 16 = 128
4
section
128
πεντηκονταρχία
χ 8 = 64
3
sous-section
256
σύστασις-
χ 4 = 32
Niveau de
hiérarchie
11
peltastes
2
1
χ 2 = 16
512
escouade
1024
λόχος-
x l =8
Tableau 4. Organisation des unités en hiérarchie descendante (par nombre
d'unités de même échelon) selon le texte d'Arrien et celui d'Élien.
SUR UN PASSAGE DE LA ΤΕΧΝΗ ΤΑΚΤΙΚΗ D'ASCLÉPIODOTE
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Mais, outre que le terme σύστασις n'est pas situé au même niveau que
chez Asclépiodote, on doit en fait constater qu'il manque aussi dans l'énumération d'Arrien et d'Élien un échelon au niveau de l'unité qui représente l'association de deux escouades. Les éditeurs modernes ne s'en sont
pas aperçus, semble-t-il : ainsi, dans son édition d'Asclépiodote, L. Poznanski a appelé en français « sous-section » d'une part le groupement de
2 escouades (διΛοχία) attesté par l'infanterie lourde en II, 8 avec un effectif de 32 hommes 12, et d'autre part celui de 2 escouades (σύστασι?) pour
l'infanterie légère en VI, 3, en lui attribuant le même effectif que pour la
première, comme il est dit dans Arrien et Élien. Il manque, une fois encore,
un échelon correspondant à l'unité formée par deux escouades, que pourtant Élien et Arrien n'ont pas oublié dans leur présentation de l'infanterie lourde, et qu'ils appellent δίλοχος· 13. On s'aperçoit alors que c'est en
réalité tout le passage des traités d'Arrien et d'Élien concernant les unités de l'infanterie légère qui est corrompu, car, l'omission du δίλοχο? et le
saut qui fait passer directement de l'échelon 1 à l'échelon 3, de l'escouade
à la σύστασις, le révèlent, dans cette construction les effectifs que le texte
grec des deux Tacticiens précise explicitement sont évidemment ceux de
l'infanterie lourde, les unités d'infanterie légère étant ainsi indûment
remontées d'un échelon.
Il est important de retrouver la cause de ce décalage concernant le
nombre des effectifs. Ce peut être soit une erreur de calcul, mais elle est
peu vraisemblable, comme on le constate en examinant le texte d'Arrien
et d'Élien (tableau 4), soit plutôt une méprise provoquée par une mécompréhension du vocabulaire. On s'aperçoit en effet d'une part que les
mêmes unités peuvent porter plusieurs noms différents, pour la même
arme, d'autre part que les mêmes dénominations peuvent désigner des
unités n'ayant pas toujours les mêmes effectifs dans une arme et dans
l'autre.
Pour comprendre pourquoi les effectifs donnés par Arrien et Élien pour
l'infanterie légère ne correspondent pas à ceux que l'on doit tirer des données fournies par Asclépiodote, il faut en fait développer la comparaison
avec l'infanterie lourde, en partant des informations fournies par Asclépiodote, qui semblent plus explicites et plus fiables. Celui-ci dit en effet, à propos de l'infanterie lourde en II, 1, que les unités élémentaires de base, les
escouades, λόχοι, peuvent compter des effectifs variables de 5 à 12 hommes
au moins ; il considère en outre, pour ce qui le concerne, que le nombre
« idéal » pour la phalange est une escouade de 16 hoplites. C'est sur cette
12. Et non trente comme il est dit dans l'index.
13. Élien, Taktika, IX, 4 ; l'unité composée de quatre escouades est appelée à cet endroit,
tétrarchia, comme chez Asclépiodote (cf. ci-dessous).
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BRUNO HELLY
base qu'il précise ensuite, en VI, 2, que les escouades de peltastes ou de fantassins légers sont de huit hommes, en se référant à cet effectif idéal u .
Ainsi, dans l'infanterie lourde, l'escouade est au niveau 1, l'addition de
deux escouades (niveau 2) donne une sous-section, σύστασις· ou διλοχία, une
section, réunion de 4 escouades, de niveau 3, s'appelle une τετραρχία avec
un effectif de 4 x 16 = 64 hommes, et elle est suivie, dans la hiérarchie, par
la compagnie, τάξις·, appelée aussi έκατονταρχία, au niveau 4. On peut en
déduire que, dans le tableau que donne Asclépiodote pour l'infanterie légère,
il n'y a aucune distorsion pour ces niveaux les plus bas : en effet, dans ce
cas-là aussi, deux escouades donnent une σύστασι? (niveau 2), la réunion de
4 escouades s'appelle une πεντηκονταρχία (niveau 3), et le double,
έκατονταρχία, équivalant à la compagnie, est comme elle située au niveau 4.
Si on considère maintenant les effectifs de ces unités d'infanterie légère,
toujours selon Asclépiodote, la ττεντηκονταρχία, qui a le même nom que dans
l'infanterie lourde, au même niveau, compte donc un total de seulement 2
puissance 2 fois 8 hommes, et ne représente que (4x8) = 32 hommes, ce qui
est loin de 50 ; cette même unité, chez Arrien et Elien, compte 64 fantassins.
Semblablement, Γέκατονταρχία n'a que 64 hommes (2 puissance 3 fois
8 hommes) chez Asclépiodote, 128 chez Arrien et Élien.
Selon l'interprétation que L. Poznanski donne de πεντηκονταρχία, le mot
désigne « une section de 50 (en fait 64) voltigeurs » 15. La même situation se
présente identique pour Γέκατονταρχία, définie par L. Poznanski, pour l'infanterie lourde, comme « corps de 128 hommes (compagnie) ». Et cette même
unité compterait, dans la phalange légère, aussi 128 hommes 16. C'est que
L. Poznanski a fait ses calculs sur la base du tableau d'Asclépiodote pour les
escouades d'hoplites, avec des escouades de 16 hommes (voir tableau 1) ; en
effet, pour ces unités hoplitiques :
et
2 puissance 1, soit 2 x 16 = 32,
2 puissance 2, soit 4 x 16 = 64
2 puissance 3, soit 8 x 16 = 128.
Ainsi L. Poznanski admet, à dénominations identiques, un effectif identique pour l'infanterie lourde et pour l'infanterie légère, aux mêmes échelons, ce qui est en totale contradiction avec ce que dit Asclépiodote :
l'infanterie légère compte, en effectifs, seulement la moitié des effectifs de
l'infanterie lourde. L'opération proposée par L. Poznanski supprime l'indis-
14. Asclépiodote a insisté tout particulièrement sur ce point : l'infanterie légère a un effectif
égal à la moitié de celui de l'infanterie lourde ; cf. les observations de L. Poznanski, op.cit., p. 41
(note c à la p. 6) et ci-dessus n. 4 et 7.
15. Cf L. Poznanski, index, s.v.
16. Cf. L. Poznanski, index, s.v.
SUR UN PASSAGE DE LA ΤΕΧΝΗ ΤΑΚΤΙΚΗ D'ASCLÉPIODOTE
59
pensable décalage d'un échelon entre la position des unités de même nom,
selon qu'elles se trouvent dans la phalange hoplitique ou dans l'infanterie
légère.
Les décomptes d'effectifs de L. Poznanski suivent en fait, on l'a vu, les
données du texte d'Arrien et d'Élien. C'est bien dans la présentation de ces
deux auteurs que le parallélisme des noms semble avoir faussé le décalage
d'un échelon, au profit d'une équivalence d'effectifs entre infanterie légère et
infanterie lourde. Mais pour quelle raison ce glissement ? La raison en est,
semble-t-il, que la différence qu'on fait apparaître entre le nom de l'unité et
ses effectifs, quand on suit exactement les données fournies par Asclépiodote, est forte, trop forte pour être acceptée telle quelle : la πεντηκονταρχία
compterait seulement 32 hommes, Γέκατονταρχία seulement 64. Gênés par
cette différence, les éditeurs, et Arrien et Élien eux-mêmes avant eux, ont fait
passer implicitement ces unités aux niveaux de hiérarchie immédiatement
supérieurs, dont les effectifs (64 et 128) se rapprochent davantage de ce que
signifient les dénominations elles-mêmes. On voit ce qui a sans doute
influencé les éditeurs : ils pensent que les effectifs réels de l'unité doivent correspondre à ceux que suggère son nom même ; si ce n'est pas le cas, ils sont
embarrassés par ce qu'ils considèrent comme un manque de logique. Mais
leur problème n'est pas résolu pour autant, car une différence relativement
importante subsiste entre le nom et les effectifs, même après avoir remonté
toutes ces unités d'un échelon : au lieu de 100 hommes ils en comptent 128,
et 64 au lieu de 50.
En réalité, le problème a été mal posé. Asclépiodote en avait donné déjà
lui-même la solution : il précise en effet à propos de l'infanterie lourde, en
II, 8, que les appellations hekatontarchia et hékatontarchès sont récentes et
ont remplacé celles de taxis et taxiarchos : ot δε ετι τούτων διπλάσιοι τάξι?
καΐ ό ήγεμών ταξίαρχο? μεν πάλαι, νυν δε και έκατοντάρχης·... C'est dire
clairement que ces dénominations ont été introduites à un moment particulier de l'évolution des effectifs. On déduira du même passage d'Asclépiodote, II, 8, que l'appellation de la section comme pentékontarchia n'est pas
contraignante, puisque l'auteur l'appelle alors une τετραρχία, terme qui
explicite non pas l'effectif, mais la composition de la section : celle-ci est en
effet équivalente à 2 puissance 2 (1,2,4), c'est à dire un ensemble de quatre
escouades.
Il s'est donc introduit des décalages entre dénominations et décomptes des
effectifs au fil du temps. Mais il est clair aussi que les appellations de
πεντηκονταρχια et de έκατονταρχία ont correspondu à un moment ou à un
autre à des effectifs réels. Le cas a dû se produire dans des armées où les
effectifs de l'unité de base de la phalange, l'escouade hoplitique, étaient de
12 fantassins : car ainsi une section, 12 χ (2 puissance 2 = 4) compte 48
hommes (= πεντηκονταρχια) et une compagnie, 12 χ (2 puissance 3 = 8) 96
BRUNO HELLY
60
au total (= έκατονταρχία). C'est ce que présente le tableau 5 ci-dessous, où
sont transcrits en gras ces chiffres dans la colonne des effectifs sur base 12 :
Échelons
Effectifs
sur base 5
Effectifs
sur base 8
Effectifs
Effectifs
Effectifs
sur base 10 sur base 12 sur base 16
320
512
640
768
1024
160
256
320
384
512
80
128
160
192
40
64
80
96
128
20
32
40
48
64
10
16
20
24
32
10
12
16
Tableau 5. Progression des effectifs selon le « module »
des unités de base (escouades).
On remarquera de plus que si l'on compte avec ces 96 hommes de la compagnie aussi les 4 ou 5 hommes hors rang 17 dont Asclépiodote précise la
situation à ce niveau d'unité 18, on obtient en définitive un effectif égal à la
centaine ou tout proche de ce nombre, avec au pire un dépassement d'un
homme, et, dans le cas de la section à laquelle on n'ajoute pas de soldats
hors rang, un déficit de deux. Que l'un et l'autre de ces noms d'unités se
soient perpétués ensuite dans des armées où les effectifs étaient calculés
sur une autre base (de 8, ou 10 ou davantage) n'a rien que de très normal :
la position de l'unité dans une hiérarchie donnée compte naturellement
beaucoup plus que les effectifs 19.
Il faut conclure de ce qui vient d'être dit que la position donnée par Asclé-
17. Pour Asclépiodote, il s'agit toujours de 5 ektaktoi, mais dans les Taktika d'Arrien et Élien,
on trouve le chiffre de 4 ou de 5, selon qu'on ajoute ou non un serre-file.
18. Cf. en II, 9, ce qui est dit de la compagnie, taxis, « seule subdivision de la phalange qui
était capable d'entendre simultanément les ordres », raison pour laquelle les soldats hors rang,
chargés de la transmission des ordres, héraut, trompette, signaleur, ordonnance, plus un serrefile supplémentaire, lui étaient rattachés. Le changement d'effectifs signalé par Asclépiodote a
conduit à rattacher ces soldats hors rang à Yhékatontarchia.
19. Les indications données sur ces transformations ne semblent pas avoir attiré l'attention
des commentateurs. Il est vrai que, comme le dit L. Poznanski, ces traités militaires « appartiennent à un genre qui n'a pas d'âge ». Mais cela ne signifie pas que leurs auteurs ont négligé
l'histoire et n'ont pas enregistré les évolutions qu'ont connues les armées grecques depuis le temps
où est née la phalange hoplitique : ils témoignent au contraire de stratifications successives de
l'organisation militaire, dont certaines peuvent même être datées. J'en apporte un exemple dans
mon étude sur l'armée thessalienne, L'État thessalien, p. 230-277.
SUR UN PASSAGE DE LA ΤΕΧΝΗ ΤΑΚΤΙΚΗ D'ASCLÉPIODOTE
61
piodote aux unités des quatre premiers niveaux, pour l'infanterie légère, est
correcte. On compte bien, comme il le dit :
- un λόχος· (escouade)
- une σύστασις- (sous-section)
- une πεντηκονταρχία (section)
— une έκατονταρχία (compagnie)
avec un effectif
avec un effectif
avec un effectif
avec un effectif
de 8 hommes,
de 16 hommes,
de 32 hommes,
de 64 hommes,
Tableau 6. La hiérarchie des unités de l'infanterie légère
(quatre premiers niveaux) selon Asclépiodote.
Ce constat conduit à supposer que l'absence d'un échelon d'unités se situe
effectivement dans les niveaux intermédiaires, ceux que les éditeurs ont
restitués. On doit donc maintenant définir ce qui ne convient pas dans ces
restitutions et expliquer pourquoi ils ont introduit ici, et à cette place, une
séquence d'unités non pertinente.
Considérons le premier de ces noms, ψιλαγία. Ce terme définit une unité
dont Asclépiodote ne fait mention dans aucun autre passage de son traité 20.
En fait les éditeurs modernes ont tiré cette dénomination des textes
d'Arrien, Taktika, XVI, 3 et Élien, Taktika, XVI, 3, qui l'emploient pour désigner un corps d'infanterie légère de 256 hommes, mais aussi, et c'est notable,
un corps d'infanterie lourde de même effectif (Taktika, XIV, 4). Les éditeurs
ont cru qu'en suivant ces auteurs, ils proposaient pour le texte d'Asclépiodote la restitution qui convenait.
Mais il apparaît que la restitution ψιΛαγία introduite par eux dans Asclépiodote, Techné, VI, 3, place le bataillon léger (appellation que L. Poznanski
donne pour traduire ψιΛαγία) au niveau cinq de la hiérarchie dans le tableau
(tableau 1 ou 2) des unités (escouade, sous-section, section, compagnie,
bataillon), mais en lui donnant un effectif de 256 hommes correspondant
au niveau six. Or ce que l'on attend au niveau cinq est une unité d'effectifs
21
doubles de ceux de Γέκατονταρχία , avec un nombre de 16 escouades légères
seulement, chacune comportant un effectif de 8 hommes, et non pas
32 escouades : alors le total des effectifs à ce niveau n'est plus que de
20. Le mot est du reste absent dans l'index que L. Poznanski a donné à la fin de son édition,
bien qu'il figure dans la restitution du texte de VI, 3. Manque également le mot στάσις, qui est
utilisé en V, 1 avec le sens de « formation statique » dont l'ordre est déterminé par un adjectif
(ordre serré en l'occurrence).
21. Techné, VI, 3, το Ôè τη? έκατονταρχία? διπλάσιον <ψι.λαγΊα>, qui fait suite à VI, 1 :Έσται
8è κάπί τούτων το μεν έκ δυο λόχων σνστασις 'έτι δέ έκ δυοίν συστάσεων πεντηκονταρχία, το
δε τούτου διπλάσιον έκατονταρχία, εφ" τ\ς έσονται ol έκτακτοι. Si l'on compte bien, en se fondant sur ce passage non corrompu, on trouve quatre niveaux seulement avant la ψιλαγία restituée par les éditeurs.
62
BRUNO HELLY
128 fantassins par unité et non pas de 256. Il est clair que dans le tableau
de l'infanterie légère, qui est, comme ceux de l'infanterie lourde et de la
cavalerie, fondé sur une rigoureuse progression des puissances de deux,
l'unité de 256 hommes correspond non pas à 2 puissance 4 mais à 2 puissance 5, soit un total de 8 χ 32 = 256 hommes, la moitié de l'unité d'infanterie lourde appelée πεντακοσιαρχία, qui compte 512 hommes 22 .
Il faut nécessairement maintenir ce décalage d'un niveau de hiérarchie
entre infanterie lourde et infanterie légère, si l'on veut trouver le même
effectif en assemblant des unités de base dont l'effectif est lui-même du
simple au double. C'est ce que le tableau 5 déjà donné ci-dessus permet de
représenter (colonnes des effectifs en base 8 et en base 16, cellules ombrées).
On pourrait soutenir, à la rigueur, la solution proposée par les éditeurs et
justifier le choix de la dénomination ψιλαγία rapportée à un échelon inférieur
par rapport à celui qu'elle occupe dans l'infanterie lourde, donc aboutissant
à lui donner un même effectif dans les deux armes, en disant que, de toutes
façons, le calcul d'effectifs fait pour la formation des unités d'infanterie
lourde ne vaut pas pour l'infanterie légère, et qu'on a simplement transféré
à celle-ci, à niveau égal, des appellations utilisées dans l'infanterie lourde,
comme on l'a déjà vu ci-dessus pour la pentékontarchia et Yhékatontarchia.
Mais cette argumentation n'a pas de force, dans le cas de la ψιλαγία, car il
semble bien que, si l'on s'en tient à la signification même du mot, le transfert a été effectué en sens inverse : le terme, composé à partir de φιλάς, est
certainement venu de l'infanterie légère pour être utilisé secondairement
dans l'infanterie lourde. On s'explique alors que, dans cette dernière arme,
l'effectif de l'unité restant le même parce qu'il est spécifique, la position de
cette unité se soit trouvée rétrogradée d'un échelon.
Reste un point important : pouvons-nous mieux contrôler la position de
la ψιλαγία dans l'infanterie légère ? Cette position doit être cohérente avec
le tableau général des unités et si, par le fait d'une restitution d'un texte
altéré, on lui en fixe une autre, il faudra bien admettre que c'est la restitution qui engendre ce changement de position dans la hiérarchie. Comme
précédemment, on doit donc porter la plus grande attention à la hiérarchie
des unités. Sur ce point, la position que les éditeurs ont voulu donner à la
ψιλαγί,α dans le texte d'Asclépiodote fait problème : cette ψιλαγία doit être,
comme son nom même l'indique, une unité d'infanterie légère et, d'après le
témoignage d'Arrien et d'Élien, elle devrait avoir, dans tous les cas, un effectif de 256 hommes, puisque c'est aussi cet effectif qui a reçu cette dénomination dans l'infanterie lourde. Pour atteindre un tel effectif, elle devrait
donc figurer, comme on l'a dit plus haut, au niveau 6 et non pas au niveau
5 de la hiérarchie. Il semble que les éditeurs d'Asclépiodote, parce qu'ils
22. Le décalage de 512 à 500 est fondé, pense-t-on, sur l'habitude de forger les appellations
d'unités sur les nombres arrondis les plus proches, cf. L. Poznanski, index.
SUR UN PASSAGE DE LA ΤΕΧΝΗ ΤΑΚΤΙΚΗ D'ASCLÉPIODOTE
63
n'ont pas vu que les quatre premiers échelons (escouade, σύστασι<τ,
ττεντη κοντά ρχ ία et έκατονταρχία) étaient décalés en terme d'effectifs par rapport à ces mêmes échelons quand ils les trouvaient dans les Taktika d'Arrien et d'Élien, ont introduit la ψιΛαγ'ια à une place qui ne lui convient pas.
D'autre part on s'aperçoit que, dans la présentation que fait Arrien de l'infanterie légère, compte tenu des effectifs qu'il lui attribue, cet auteur associe à la ψιΛαγία une autre dénomination, celle de σύνταγμα, au même échelon : αϊ δέ δύο έκατονταρχίαι είσΐ μεν ανδρών εξ καΐ πεντήκοντα και
διακοσίων, καλείται δε το σύνταγμα ψιΛαγία· αϊ δε δύο ψιλαγίαι κτλ... 23.
Mais cette association de deux termes semble lui appartenir en propre :
Élien, pour sa part, ne la mentionne pas : ai δε δύο έκατονταρχίαι είσι
μεν ανδρών εξ και πεντήκοντα και διακοσίων, καλείται δε ψιλαγία. C'est là
une singulière discordance entre deux textes dont le second est normalement sur tous les points la copie du premier. On constate qu'en fait la rédaction d'Arrien est équivoque : si l'on suit bien la syntaxe, on doit construire
la phrase en faisant de ψιλαγία l'attribut de σύνταγμα, ce qui conduit à donner à ce dernier mot un sens très général, fondé sur l'étymologie, celui de
« résultat d'un amalgame », donc un terme qu'on peut croire applicable à
tout contingent « double », quel que soit son effectif24. On peut dans ce cas
expliquer la suppression du terme chez Élien, en supposant que le mot a été
considéré comme faisant tautologie et donc inutile au sens.
Mais il est avéré que σύνταγμα désigne aussi une unité bien individualisée dans la hiérarchie des unités, car le terme σύνταγμα est défini très précisément par Asclépiodote lui-même en II, 8 : il s'agit pour lui, comme aussi
d'ailleurs pour les deux autres tacticiens (Arrien-Élien, XIII, 1), dans l'infanterie lourde, de l'unité composée de deux compagnies de 128 hommes,
τάξεις·, et qui comporte donc un effectif de 256 hommes, ce que l'on traduit
en utilisant le terme de « bataillon ». Ces deux unités, τάξι? et σύνταγμα, correspondent alors sans ambiguïté possible aux niveaux 4 et 5, pour des
escouades de 16 hommes (cf. tableau 2). Selon la logique de cette hiérarchie
d'unités, quand on passe à l'organisation de l'infanterie légère, qui compte
des escouades de 8 hommes, donc des effectifs moitié moindres, on devrait
23. Elien, Tact 16, 3; Arr. Tact, 14, 4; LSJ, s.v., ajoute : « probably in Ascl., Tact., 6, 3 », ce
qui semble suggérer que le mot σύστρεμμα qui figure dans ce passage d'Asclépiodote est considéré
comme corrompu et devrait être remplacé par σύνταγμα, ce qui ne peut qu'augmenter la confusion.
24. Comme on a ailleurs τό διπλούν, το διπλάσιον ; dans ce vocabulaire militaire, rénumération de duplications répétées conduit à une certaine monotonie, que les auteurs semblent avoir
voulu éviter en recourant à des termes qui commencent par συν, ainsi σύστρεμμα, σννταξις,
σύνταγμα ; ceux-ci servent en même temps à désigner des unités « composées ». Asclépiodote utilise aussi, pour le στίφος·, le participe συντεθέντο? et définit ce « corps » comme le résultat de
l'amalgame (σύνθεσι?) de deux έττιξεναγίαι. Ces composés sont d'usage courant dans la « logistique » des Grecs, comme le souligne M. Caveing, La constitution du type mathématique de l'idéalité dans la pensée grecque, thèse Paris 1977 (Atelier de reproduction des thèses, Lille, 1982),
p. 804.
64
BRUNO HELLY
alors respecter le décalage déjà signalé ci-dessus et trouver les deux appellations aux mêmes niveaux 4 et 5, de sorte que la ψιλαγία (effectif 256) soit
correctement définie comme l'unité équivalant à l'association de deux συντάγματα (effectif 128). Il apparaît donc que la dénomination de l'unité d'infanterie légère appelée σύνταγμα chez Arrien et Élien est non seulement
ambiguë, mais encore contradictoire avec l'usage qui en est fait ailleurs par
eux-mêmes et par Asclépiodote, ce qui conduit à fausser leur présentation
de cette unité dans la hiérarchie, quand ils placent au même échelon, de
niveau 5, la ψιλαγία et le σύνταγμα, avec des effectifs correspondant au
niveau 6. Le σύνταγμα doit être en réalité de niveau 5, c'est le bataillon d'infanterie légère, tandis que la ψιλαγία doit correspondre au régiment.
Une autre incohérence vient de la position assignée à la ξεναγία par les
éditeurs dans leur restitution du texte d'Asclépiodote, toujours fondée sur
le texte d'Arrien et d'Élien (voir tableau n° 4). Chez ces deux auteurs la
ξεναγία se situe au niveau 7 de la hiérarchie, comme un corps de 512
hommes, entre la ψιλαγία et le σύστρεμμα, alors que Γεπιξεναγία vient après
ce dernier, donc au niveau 9 avec un effectif de 2048 hommes. Mais cette
ordonnance fait difficulté, car, si l'on respecte la logique de la langue, la
ξεναγία doit être dans la même relation d'échelon par rapport à
Γεπιξεναγία, que Γΐλη par rapport à Γεττιλαρχία ou ΓΙτπταρχία par rapport à
Γεφιττπαρχία de la cavalerie (Techné, VI, 11) : quand on combine deux unités d'un même rang pour obtenir une unité de rang immédiatement supérieur, le nom de l'unité qui résulte de ce regroupement reçoit aussi souvent
le préfixe εττι- que le préfixe συν- que nous avons déjà signalé, et le composé
exprime lui aussi très clairement que l'unité de rang supérieur résulte de
l'amalgame des deux unités situées immédiatement à l'échelon en dessous 25.
On attendrait en conséquence que la ξεναγία se place, non pas, comme cela
se trouve dans la restitution des éditeurs, entre ce qu'ils appellent la compagnie (ψιλαγία, effectif 256, échelon 5) et la brigade (σύστρεμμα, effectif
1024, échelon 8), mais à l'échelon situé juste au-dessous de Γέπιξεναγία
(effectif 2048, échelon 9), qui figure dans la suite du texte conservé juste
après le mot σύστρεμμα. La ξεναγία de l'infanterie légère devrait donc en
réalité se situer au même niveau que ce dernier terme, à l'échelon 8 (effectif 1024, moitié de 2048) et non 7.
On peut déterminer ce qui a entraîné les éditeurs à décaler la ξεναγία. Le
terme est connu par plusieurs auteurs, mais il est défini une fois de plus par
ce que nous lisons chez Élien le Tacticien et Arrien : dans leur rédaction,
pour l'infanterie lourde, ξεναγία désigne un corps qu'on peut appeler aussi
un σύνταγμα 26. Mais, pour ce qui concerne l'infanterie légère, nos auteurs,
25. C'est ce qui explique, dans plusieurs cas, la position des officiers, telle que je l'ai définie
plus haut, n. 10, en parlant de « sur-échelon ».
26. Élien, Tact, IX, 4 ; Arr., Tact., X, 3.
SUR UN PASSAGE DE LA ΤΕΧΝΗ ΤΑΚΤΙΚΗ D'ASCLÉPIODOTE
65
ayant présenté de manière ambiguë la ψιλαγία comme un σύνταγμα, une
association, ont conduit les éditeurs modernes à placer ces deux dénominations d'unités au même échelon. En conséquence de quoi tous situent alors
la ξεναγία comme l'amalgame de deux ψιλαγίαι et ils la font suivre par le σύστρεμμα comme amalgame de deux ξεναγίαι. Ce faisant, les anciens comme
les modernes n'ont pas vu ou n'ont pas voulu prendre en compte l'association qu'impose la langue entre ξεναγία et εττιξεναγία dans la séquence des
unités, et les éditeurs ont fait des choix suivant la hiérarchie qu'ils trouvaient chez Arrien et Élien : ils ont conservé la formule qui paraît rapprocher le mot ξεναγία de ψιΛαγία, ils ont laissé perdre celle qui associe ξεναγία
à επιξεναγία, en intercalant le σύστρεμμα entre la ξεναγία et Γετηξεναγία. On
comprend ainsi comment les éditeurs, qui ont construit leur restitution du
texte d'Asclépiodote en s'appuyant sur Arrien et Élien, ont négligé l'indication de la synonymie que, à l'échelon immédiatement inférieur à celui de
Γεττιξεναγία, la hiérarchie des unités impose entre ξεναγία et σύστρεμμα.
Pourtant la position de ce dernier terme dans la séquence des derniers échelons de la liste donnée par Asclépiodote ne fait pas de doute, puisqu'il apparaît dans la partie du texte qui nous a été conservée : <...lacune...> σύστρεμμα, τούτου δε το διπλούν έιπξεναγία. Le rappel de σύστρεμμα par le
démonstratif τούτου et la mention, dans la phrase suivante, des officiers
hors rang pour ces deux échelons permettent de situer sans erreur avant
σύστρεμμα le terme de la lacune.
La restitution, telle qu'elle est présentée par les éditeurs, fait donc perdre
un échelon à l'unité appelée ψιλαγία et deux échelons à la ξεναγία. La raison en est toute simple, et elle ressort de ce qui vient d'être dit : les éditeurs
ne se sont pas aperçus que les textes d'Arrien et d'Élien, ou celui de leur
source, ont été eux-mêmes corrompus en ce passage et avaient été recomposés, ni que cette réfection était évidemment partie, comme celles des
modernes eux-mêmes, d'un calcul d'effectifs calqué sur ceux de l'infanterie
lourde et non de la considération des échelons, donc sur une mauvaise base.
En définitive, la proposition d'addition faite par les éditeurs au texte d'Asclépiodote pour définir la hiérarchie des unités de l'infanterie légère pose
plus de problèmes qu'elle n'en résout ; les difficultés sont les suivantes :
- la restitution ne respecte pas les données du tableau de hiérarchie des
unités, en restituant seulement dix niveaux alors qu'il en faudrait onze ;
- elle ne respecte pas le couple des termes xénagia I epixénagia, qui doivent nécessairement être proches l'un de l'autre,
- elle introduit une dénomination, psilagia, qui, pour être convenablement définie en termes d'effectifs, ne l'est pas en terme d'échelon, puisqu'elle
la situe au même niveau que le suntagma,
- enfin elle prend comme base le texte d'Arrien et son double, celui d'Élien, sans faire apparaître que ces textes sont eux-mêmes fautifs, sur tous
les points litigieux, et sur un autre encore, plus fondamental : à savoir que,
BRUNO HELLY
66
dans les tout premiers échelons, la section, σύσταση, est présentée comme
correspondant non plus à deux escouades, mais à quatre, ce que le texte
d'Asclépiodote, à coup sûr non corrompu en ce point, exclut formellement.
Tous les éléments d'une solution sont en fait réunis dans la rédaction
d'Asclépiodote lui-même, à une condition, qui est de supposer que sa phrase
comporte une lacune plus importante que les éditeurs ne Font évaluée.
L'énoncé doit être interrompu entre εκατονταρχία et σύστρεμμα, comme l'ont
vu les éditeurs, et comporter la définition non pas de deux, mais de trois
dénominations d'unités, non pas de deux, mais de trois niveaux de la hiérarchie, ce qu'ils n'ont pas vu. On doit d'abord trouver naturellement aux
rangs 5 et 6 respectivement σύνταγμα et ψιΛαγία, qu'il n'y a aucune raison
de confondre, nonobstant le texte d'Arrien. On doit admettre d'autre part
qu'au huitième niveau le σύστρεμμα a aussi pour équivalent la ξ ενάγια, parce
qu'il est nécessaire que celle-ci se situe juste avant 1'έπιξεναγία, placée au
neuvième rang. Il manque encore une dénomination pour le niveau 7 ; mais
il en existe une qui semble s'imposer d'elle-même, c'est la πεντακοσιαρχία, qui
désigne Funité double de la ψιλαγία : celle-ci compte effectivement 256
hommes, et l'addition de deux ψιλαγίαι donne une unité de 512 hommes,
dont le nom est par lui-même sans équivoque. Le terme est attesté par Asclépiodote pour l'infanterie lourde, il convient parfaitement à des effectifs calculés sur base 8 et 16 (cf. tableau 5), avec le décalage attendu d'un échelon
entre les deux armes.
On peut alors restituer le tableau des effectifs de la manière suivante :
peltastes
nombre d'unités
effectifs
dénominations
phalange
1
8192
έπίταγμα
corps
2
4096
στίφος·
division
4
2048
επιξεναγία
(double brigade)
8
1024
[ξεναγί,α ή καΐ
σύστρεμμα]
(brigade)
16
512
[πε ντακοσιαρχία ]
(régiment)
32
256
[ψιλαγί,α]
(bataillon)
64
128
[σύι/ταγμα]
compagnie
128
64
έκατονταρχ'ια
section
256
32
πεντακονταρχία
sous-section
512
16
σύστασις-
escouade
1024
8
λόχος*
Tableau 7. Tableau des niveaux de hiérarchie et des dénominations des unités
d'infanterie légère correspondantes (en gras les modifications à introduire
dans le texte d'Asclépiodote).
SUR UN PASSAGE DE LA ΤΕΧΝΗ ΤΑΚΤΙΚΗ D'ASCLEPIODOTE
67
Comme dans les tableaux précédents, la présentation des unités est ici
aussi inversée par rapport au texte d'Asclépiodote/pour mieux faire ressortir la régularité de la séquence. Les effectifs sont évidemment calculés
sur la base 8, moitié de la base 16 considérée par Asclépiodote comme idéale
pour l'infanterie lourde. On a donné ci-dessus les justifications des dénominations pour le grec et celles de Tordre dans lequel elles doivent se présenter. Reste à justifier aussi les « traductions » proposées ici et qui sont différentes de celles qu'a adoptées L. Poznanski 27 . Pour le niveau qui suit la
compagnie (έκατονταρχια ou τάξις·), on doit trouver, comme pour l'infanterie
lourde, le bataillon, pour traduire le grec σύνταγμα (Techné, II, 8). Deux
bataillons font un régiment, une ψιλαγία (appellation qui passera dans Tinfanterie lourde avec le même effectif, celui d'un demi-régiment d'hoplites, en
français un bataillon). La traduction de ττεντακοσιαρχία pose plus nettement
encore le problème de la pertinence des équivalents modernes utilisés pour
la traduction. Le terme français retenu par L. Poznanski pour traduire cette
dénomination dans la phalange hoplitique a été celui de « régiment », qui
peut convenir à cet échelon de la hiérarchie d'unités (Techné, II, 10). Mais
on ne peut pas reprendre ici le même mot français pour l'infanterie légère,
à cause du décalage d'échelons entre les deux armes : il faut marquer la différence, et par conséquent aussi trouver un autre équivalent français que
« régiment » pour désigner dans notre langue la πεντακοσιαρχία de l'infanterie légère ; on peut, en conservant par principe plutôt l'ordre dans la
séquence, utiliser le terme de « brigade », échelon où deux régiments sont
associés, d'après les tableaux de l'infanterie lourde ; mais les effectifs de
celle-ci dans l'infanterie légère sont évidemment moitié moins nombreux
que dans celle-là 28.
On retrouve alors le mot σύστρεμμα du texte à la bonne place ; de plus,
ce terme 29 et son synonyme, ξεναγία, se trouvent tous deux au même niveau,
comme il est nécessaire. L. Poznanski, dans son index à Asclépiodote, définit σύστρεμμα comme une brigade légère de 1024 hommes. Le compte est
27. Dans L'État thessalien, p. 98, n. 10, j'ai indiqué que ces traductions, ou plutôt ces équivalences, ne sont pas vraiment pertinentes et peuvent induire en erreur, la séquence hiérarchique
des unités militaires, dans le vocabulaire français moderne, n'ayant pas nécessairement les mêmes
« points forts » (compagnie, régiments, divisions) que celle des unités militaires des anciens Grecs.
Ce sont précisément les composés en συν- et en èm-, parce qu'ils désignent des « amalgames », qui
peuvent permettre de les repérer.
28. Traduire, dans un tel cas, ne suffit pas : un décalque du terme grec, choisi afin d'être identique pour les deux armes, quelque chose comme « la cinq-centaine », ne dirait rien à un lecteur
moderne.
29. Il se trouve dans Élien, Tact, XVI, 3, et dans Arrien, Tact., XIV, 5. Pour LSJ, l'unité comporte 1024 hommes, ce qui est exact ; Asclépiodote, VI, 3, Arrien, XVI, 4 et Élien, XVI, 4, renvoient
tous également aux συστρεμματαρχαί, qui sont des officiers hors rang, au nombre de 4, attachés
à l'épitagma.
68
BRUNO HELLY
bon, comme on le voit d'après le tableau, mais la traduction par « brigade »
ne convient pas. Car il faut considérer, à cause de la formation des noms utilisés, que deux συστρέμματα, c'est à dire aussi deux ξεναγίαι, font une
επι,ξεναγία 30 . Si l'on traduit ce dernier nom par « division », on peut adopter le nom de « double brigade » pour le σύστρεμμα, exprimant ainsi correctement la notion d'amalgame concernant deux brigades, terme proposé ici
pour traduire πεντακοσι,αρχία ; mais, dans ce cas, la traduction ne peut pas
rendre l'expression de la relation entre ξεναγία et επιξεναγία.
Si l'on accepte cette restitution des onze échelons de la hiérarchie des
unités, alors le nombre total des peltastes, soit 8.192 hommes, dans le corps
d'appui de la phalange idéale définie par Asclépiodote, correspond bien effectivement à la moitié des effectifs de l'infanterie lourde, qui est de
16.384 hommes 31. On retrouve bien, d'autre part, tous les niveaux de hiérarchie des unités dont on a impérativement besoin pour composer le
tableau, et enfin on respecte l'indication concernant les 8 officiers, qui sont
les 8 commandants de double brigade (ξεναγία ou σύστρεμμα), appelés
συστρεμματάρχαι, dont quatre prennent aussi le commandement des divisions constituées par la réunion de deux de leurs unités et s'appellent alors
èm^évayoL. La correction proposée par Kochly et Riistow au texte qui donne
seulement ξεναγοί s'avère ainsi nécessaire.
On remarquera également les correspondances de termes entre certains
échelons : il s'agit des dénominations introduites par le préfixe συν- : successivement on a défini une σύστασις, un σύνταγμα, enfin un σύστρεμμα, et
les intervalles qui existent dans la hiérarchie des échelons entre le premier
et le second, entre le second et le troisième de ces « composés » se trouvent
égaux, correspondant à trois échelons d'unités, niveaux 2, 5 et 8. On doit
sans doute considérer ces types d'unités, et non seulement le σύστρεμμα dont
les officiers sont explicitement mentionnés par Asclépiodote, comme ayant
été, à un certain moment de l'histoire des armées grecques, des unités effectivement opérationnelles, et en conséquence dotées d'un commandement
autonome 32.
Sur ces bases, il paraît possible, après avoir rappelé le début du chapitre,
de proposer une restitution pour la lacune du texte d'Asclépiodote, VI, 3,
dans une formulation qui suit la même disposition en échelons à partir de
l'unité de base, l'escouade, que dans le tableau ci-dessus :
30. La définition du LSJ pour έπιξεναγία, « four xenagiai, i.e. 2048 hommes » est à la fois
fausse pour la composition (à cause de la restitution donnée dans l'editio princeps d'Asclépiodote
que je critique ici) et juste pour l'effectif.
31. Techné, II, 7, avec les commentaires de L. Poznanski, déjà cités n. 6.
32. J'ai développé certains aspects de ce problème dans mon étude sur l'armée thessalienne,
L'État thessalien, p. 216-217.
SUR UN PASSAGE DE LA ΤΕΧΝΗ ΤΑΚΤΙΚΗ D'ASCLÉPIODOTE
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Έσται δε κάπΐ τούτων το μεν εκ δύο λόχων σύστασι? (2), ετι δε εκ
δυοΐν συστάσεων πεντηκονταρχία (3), το δε τούτου διττλάσιον έκατονταρχία
(4), εφ' ής· έσονται οι έκτακτοι (mention des noms de ces soldats hors
rang) ; puis vient la suite de la présentation des unités (les niveaux de hiérarchie sont indiqués entre parenthèses) :
το δε ττ\ς εκατονταρχία? διπλάσιον <σύνταγμα (5)
καΐ τό δι,πλάσιον ψιλαγία- (6)
τ\ς 8è τό διπλάσιον πεντακοσιαρχία* (7)
τό 8è τή? πβντακοσιαρχία? διπλάσιον ξβναγία (8),
ή καί> σύστρεμμα,
τούτου δε το διπλούν έπιξεναγία (9),
τ^9 πάλιν τό διπλάσιον στίφος (10)·
ου δη συντεθέντος* ή των ψιλών φάλαγξ (11),
ην και έπίταγμα καλουσιν ε νιοι.
La disparité des membres de phrase écrits en gras peut bien s'expliquer,
semble-t-il, par le caractère très répétitif des formules, qui peut entraîner des
sauts du même au même, avec omission des expressions intercalées. Mais il
est possible aussi que la position des différents segments dans le texte, par
exemple en fin de colonne dans le prototype du manuscrit, ait eu pour conséquence la disparition pure et simple d'un fragment ; il reviendra aux spécialistes de la paléographie le soin d'en décider. On peut donner, pour finir, une
présentation du texte complet sous une forme continue : τό δε ττ\ς έκατονταρχία? διπλάσιον <σύνταγμα, καΐ τό διπλάσιον ψιλαγία· ής· 8è τό διπλάσιον πβντακοσιαρχία· τό 8è Tfjs1 πεντακοσιαρχίαδ1 διπλάσιον £εναγία, ή καί>
σύστρεμμα, τούτου δε τό διπλούν επιξεναγ'ια, τ\ς πάλιν τό διπλάσιον στίφο?,
ου δη συντεθέντος* ή των ψιλών φάλαγξ, ην και επίταγμα καλουσιν ενιοι.
Le tableau d'effectifs de l'infanterie légère (ou peltastes), ainsi complété,
est désormais exactement parallèle à celui de l'infanterie lourde et offre les
correspondances nécessaires avec le tableau des unités de celle-ci. Ces deux
tableaux, auxquels s'ajoute celui de la cavalerie 33, n'ont rien de théorique,
contrairement à ce qu'on a souvent dit. L. Poznanski s'élève à plusieurs
reprises contre cette opinion bien trop sommaire, et il a sur ce point tout à
fait raison. Car il existe au moins un exemple historique pour attester la
validité de la construction décrite par Asclépiodote. Les tableaux d'unités
et d'effectifs qu'il présente ou que l'on peut construire à partir de son exposé
constituent en effet la grille de lecture la plus précise et la plus exacte à partir de laquelle on peut restituer dans le détail, selon des règles d'arithmétique simples et incontestables, l'organisation concrète de l'armée thessalienne de l'époque classique. Il me paraît tout à fait possible qu'on doive
l'utiliser aussi pour d'autres.
Bruno HELLY
Université Lyon 2 - CNRS
33. Sur la tripartition de l'armée présentée par Asclépiodote, cf. les observations de L. Poznanski, op. cit., Notes complémentaires, p. 39 d.