Download Les anges meurent de nos blessures
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entre les mains. Ses épaules s’affaissèrent soudain, ensuite sa nuque. Elle laissa couler le plat dans l’eau de la cuvette, respira encore et encore avant de se retourner lentement, écarlate, les yeux miroitants de larmes. — Où veux-tu en venir ? fit-elle d’une voix caverneuse. — C’est vrai qu’il le sait ? Elle reprit très vite ses couleurs et son regard s’assombrit. — Il n’était pas aveugle, si ma mémoire est bonne. — Il dit… — Tais-toi, m’interrompit-elle. Elle s’essuya les mains sur son tablier, s’appuya contre l’évier derrière elle. Lorsqu’elle parvint à contrôler sa respiration, elle croisa les bras sur sa poitrine et me toisa avec un dédain que je ne lui connaissais pas. — Tu me fréquentes depuis combien de temps, Amayas ? — Depuis presque un an. — Tu crois que je suis née ce jour-là ? — Je ne te suis pas. Elle s’appuya davantage sur l’évier, de plus en plus maîtresse de sa colère. — Je n’étais pas vierge lorsque tu m’as prise dans le buisson, rappelle-toi. Ça n’avait pas l’air de te tracasser. Pis, tu as décidé de m’aimer quand même. Et de fonder une famille avec moi. — Oui, mais… — Mais quoi ? hurla-t-elle. Il n’y a pas de mais qui tienne. Est-ce que j’ai fureté dans ton passé, moi ? Ses lèvres tremblaient, et ses yeux me tenaient en joue, immobiles, semblables au double canon d’un fusil. Elle attendait un mot de ma part pour enchaîner. Je ne sus quel reproche hasarder. — Dans la vie, fit-elle d’un ton curieusement calme, on n’efface pas tout et on recommence. C’est plus compliqué que ça. J’ai connu quelques aventures avant toi. Je suis de chair et de sang. J’ai un cœur qui bat là-dedans, et un corps qui réclame sa part d’émotion. Mais pas une fois je n’ai trompé mon époux avant le divorce. Et pas une fois je n’ai posé mon regard sur un autre homme depuis que tu m’as prise dans tes bras… Il faut savoir faire la part des choses. Elle vint se planter devant moi, si proche que son souffle me brûla le visage. — Je ne suis pas de ton milieu, jeune homme. Ni de ta race. Ni de ta culture. Et le monde ne se réduit pas à ta tribu. Dans ton monde à toi, la femme est le bien de son époux. Ce dernier lui fait croire qu’il est son destin, son salut, son maître absolu, qu’elle n’est qu’une côte issue de son squelette, et elle le croit. Dans mon monde à moi, les femmes ne sont pas l’excroissance des hommes, et la virginité n’est pas forcément un gage de bonne conduite. On se marie quand on s’aime, ce qui appartient aux jours d’avant ne compte pas. Dans mon monde à moi, on ne répudie pas son épouse, on divorce, et chacun poursuit son chemin de son côté. Nos femmes ont le droit de vivre leur vie. Il n’y a pas de honte à ça. Tant qu’on ne fait de mal à personne, on n’a pas à se justifier. Et le crime d’honneur, chez nous, est un crime tout court, aucune loi ne lui trouve de circonstances atténuantes, encore moins de légitimité. Si tu penses sérieusement que je me devais de t’attendre sagement emmurée dans ma chambre au risque de n’entendre arriver chez moi ni prince charmant ni huissier, c’est que tu es encore plus con que ton peuple. Sur ce, elle arracha son tablier, me l’envoya à la figure et quitta la pièce en claquant la porte