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Elisabeth Wetterwald
PRETTY VACANT
Pendant les années 1990, quand l’esthétique relationnelle occupait une grande partie
de la scène 1, nombreuses étaient les œuvres qui s’inscrivaient plus ou moins directement
dans la réalité sociale ou qui convoquaient des pratiques extérieures au champ de l’art
contemporain ; nombreuses, de fait, étaient les œuvres qui reposaient sur le discours,
et le dialogue en particulier, le langage servant de liant entre l’œuvre et le public, de catalyseur
à leurs relations. Il n’est pas ici question de revenir sur la validité de ces pratiques,
qui appartiennent déjà à l’histoire, encore moins de sonner l’hallali d’une théorie qui aura eu
l’insigne mérite d’ouvrir un important débat. Il s’agit plutôt de reconsidérer certaines
des œuvres « relationnelles » sous un autre angle et de convoquer des travaux plus récents
qui, bien que très différents les uns des autres, ont en commun de ne pas chercher d’emblée
à s’inscrire dans une réalité sociale, économique, politique ou culturelle, de ne pas engager
de dialogue avec leur entourage et de ne pas dépendre du commentaire pour exister.
Des œuvres plutôt silencieuses, sans plus d’emploi que de mode d’emploi.
Mais d’abord, Bartleby. Dans sa postface à la nouvelle de Melville, Gilles Deleuze remarque
que la fameuse formule de Bartleby, « I would prefer not to », fait de son personnage un « pur
exclu auquel nulle situation sociale ne peut plus être attribuée 2 ». Un pur exclu et non pas
un asocial puisque, si Bartleby n’est pas dans l’acceptation, il n’est pas non plus dans
la rébellion : Bartleby n’est pas un homme du refus. C’est plutôt un « homme sans référence 3 »
dont, finalement, le formidable pouvoir de la formule est de faire tomber le langage dans
le silence, d’invalider toutes distinctions et de plonger le monde qui l’entoure dans une
indétermination où choses et mots ne sont bizarrement plus connectés. De fait, Bartleby
ne peut exister qu’en restant en suspens, dans un « ni-oui-ni-non » ténu, tout juste murmuré,
qui a pour effet de tenir tous les autres à distance et de les plonger, soudain déchus de
leur fonction d’interlocuteurs, dans une perplexité et une déroute d’autant plus troublantes
qu’inconnues jusqu’alors. Cette absence de volonté – qui n’a que peu à voir avec le nihilisme
et la violence souterraine d’une volonté d’absence – est déroutante. Impossible de s’opposer
à elle. Ni même de se poser face à elle. Les certitudes vacillent, la logique contradictoire
s’effrite, la raison n’a plus cours. Bartleby diffuse autour de lui une « lumière blanche livide 4 »
en révélant le vide et, s’il est lui-même étanche à l’influence de son milieu, les autres ne sortent
pas indemnes de cette étrange rencontre avec ce qui n’a pas de nom.
À cette lumière, certaines œuvres récentes paraissent très « bartlebiennes », elles qui n’imposent
pas de sens a priori et jouent diversement de la vacance. Œuvres presque intransitives,
refusant la narration, dont on ne peut déduire aucun récit dans lequel il serait possible de
se projeter. Pour autant, de telles œuvres ne sont pas à proprement parler abstraites
Mathieu Mercier, Sans titre, 2005, néon, transformateur, patère de métal laqué, 28 x 40 x 70 cm,
courtesy galerie Chez Valentin, Paris
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