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application corporelle directe. Leurre, piège et cruauté seraient bien les modalités du roman familial perequien. Tout se passe comme si la contrainte oulipienne trouvait enfin, dans cette fiction d’olympiades, sa matière première qui est corps et, ce faisant, corps de la lettre. Lisant Perec, il faut toujours en passer par une interprétation de la lettre – pour ne pas dire par une lecture à la lettre – à laquelle nulle herméneutique ne saurait correspondre. Et c’est encore la lettre, la dimension littérale du fantasmefiction, qui engendre, dans W ou le souvenir d’enfance, l’autobiographie, l’histoire ou sa mémoire, et non l’inverse 15. La filiation perequienne n’est donc pas tant généalogique que littérale (et littéraire), comme on le verra. L’effacement quasi radical des parents, des ancêtres, non seulement de la mémoire de l’écrivain, mais aussi de sa quête de l’origine, montre bien qu’à la question «D’où suis-je venu?», ne répond pas tant une lignée, une transmission, un héritage, qu’une fiction qui trouve sa texture aussi bien dans la construction d’un fantasme entièrement mû par le «W» que dans la corporéité tyrannique de la lettre: qu’elle apparaisse toute seule comme cette fausse lettre hébraïque qui se donne pour le premier souvenir (Wse: 27) 16 ; qu’elle soit frappée d’interdit, comme le «E» dans La Disparition, ou, au contraire, devenue obligatoire, comme le «E» dans Les Revenentes; qu’elle soit surtout l’enjeu de contraintes et de torsions, de calculs ou de métamorphoses, au point de faire de l’écriture le terrain de violences et de massacres incessants. La filiation perequienne est jonchée de cadavres – certes, comme toute filiation –, mais ces cadavres sont constamment soumis à la violence symbolique que s’impose l’écrivain dans son travail de résurrection-assassinat, selon lequel c’est le symbolique lui-même qui est visé, sa puissance combinatoire quasi infinie et révélée par la lettre, sa fonction opératoire inconsciente. Cette violence meurtrière – par ailleurs si manifeste dans La Vie mode d’emploi et dans La Disparition – passe en effet par le maniement obsédé de la lettre, support de l’homophonie, mais aussi enjeu d’un retranchement du sens et du langage. La lettre, on le sait, n’est pas déchiffrée en tant que telle dans l’acte de lecture qui, justement, nécessite ce refoulement du littéral pour produire l’assomption du sens. La fascination de Perec pour les mots croisés, son engagement dans la fabrication des grilles (fabrication qui précède la formulation des définitions), qu’il éprouve comme un «système de contrainte primaire où la lettre est omniprésente mais d’où le langage est absent» 17, apparaît comme une entreprise de vidage du sens, effet d’un désir d’emprise sur le symbolique. On peut certainement dire, de là, que toute l’écriture de Perec est formellement hantée par la filiation, par le désir d’en découdre avec la filiation pour ne pas dire d’en rendre le décousu, d’en jouer la cassure, la brisure, pour enfin pouvoir la dire et s’en faire le signataire: Dans le caveau des miens, plongeant mes pas nocturnes/ J’ai compté mes aïeux suivant leur vieille loi/ […] À peine une étincelle a relui dans leur cendre/ C’est en vain que d’eux tout le sang me fait descendre ;/ Si j’écris leur mémoire, ils descendront de moi. 18 Les conditions de la mémoire sont posées, dans W ou le souvenir d’enfance, à partir de diverses stratégies qui vont de la description minutieuse de photographies et, plus généralement, de l’usage répété d’un matériel fragmentaire et de documents «officiels» dont il s’agit de rendre compte, sur le mode le plus objectif possible, à l’écriture fictionnelle décrivant un système totalitaire exempt de toute référence manifeste ou explicite à l’histoire personnelle de celui qui raconte. Ces deux «méthodes» semblent vouées à l’échec, la mémoire refusant toute restauration et ne libérant jamais que ces «points d’encrage», c’est-à-dire ces «lieux» par où elle s’est abîmée 19. Or, ces lieux sont des lettres: W, X, E, H, etc., composant tout un alphabet secret et fictif qui ne cesse d’être mis à l’épreuve depuis que l’écriture occupe, dans la vie de Perec, la place du commencement: J’écris parce qu’ils ont laissé en moi leur marque indélébile et que la trace en est l’écriture: le souvenir est mort à l’écriture; 91 P R O T É E • volume 33 numéro 3