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Vendredi 10 mai, 8 h 42
Édition pleine de questions (I)
Autour du petit déjeuner, le remorquage de la Bugatti monopolisait les esprits et la conversation.
Une fois encore, Gaby a pris en main la situation et le micro pour fixer un rendez-vous avec mon
oncle.
— Votre camion sera-t-il assez puissant pour remorquer ma Bugatti jusqu’au Paradis ?
— Ce ne sera pas la voiture qui sera la plus lourde à tracter, piqua Oscar en me lançant un clin
d’œil.
— Tais-toi pendant que je parle à cet homme si secourable envers une femme au bord du
désespoir…
(Elle s’est assurée que le micro était bien ouvert pour dire cela.)
— Je ne fais que mon devoir, madame.
— Alors faites-moi la promesse de me déposer dans un bureau des PTT pour télégraphier de
toute urgence à Paris. Il s’agit d’un message qui revêt la plus haute importance pour ma carrière.
Oncle Greg a donné sa parole, et petit frelon actionnant la dynamo comme un hamster, maman en
a profité pour passer commande de quelques articles nécessaires à la confection d’un colis pour
papa. Trente-sept semaines qu’il est parti, et nous ignorons toujours tout de l’endroit où il se
trouve. L’adresse dont nous disposons se compose d’un secteur postal, rien de plus. La fabrication
de ce colis hebdomadaire est notre unique lien avec lui, réduisant notre amour à des chaussettes,
du tabac, des rasoirs et les longues lettres de maman dans lesquelles sont retranscrits les infimes
détails de notre vie si excitante. Lundi soir, je l’ai surprise à coller un échantillon de tissu sur sa
missive. Elle ne veut pas faire de papa un étranger dans sa propre maison, s’est-elle justifiée avec
solennité. Je serais surprise que papa s’intéresse aux nouveaux torchons de cuisine. Quel intérêt y
a-t-il à écrire à papa que les pivoines sont moins roses que l’année dernière ? Et que le tilleul
devra être bientôt taillé si l’on veut encore voir clair dans le petit salon ? Est-ce donc cela l’amour
après dix-neuf années de mariage ? Une liste de courses et des considérations botaniques ? Maman
glisse-t-elle de l’amour dans chacun de ses mots ordinaires pour ne pas employer ceux des
sentiments, moins par crainte de ne pas savoir les décliner que celle de lasser son époux ? On
pourrait donc dire je t’aime en évoquant des casseroles et des pivoines délavées ?
La communication est un art bien difficile et, lorsqu’elle est amoureuse, j’avoue n’y plus rien
comprendre. Dans « Le Courrier » de Marie Claire du 12 avril dernier, le message où je dévoilais
mes doutes sur l’amour que me porte Maxime a été publié (Cœur perdu périgourdin, c’est moi).
J’ai sauté de joie en découvrant mes mots typographiés et imprimés à plus d’un million
d’exemplaires, pour être diffusés à autant de lectrices. Cette allégresse était plus grande que celle
de recevoir le conseil de la journaliste : À défaut de votre maman, vous avez sans doute une
parente ou une amie plus âgée que vous qui puisse prendre des renseignements sur lui, sur sa
famille et ses moyens d’existence. De toute façon, il ne serait pas grave de lui rédiger une
nouvelle lettre puisqu’il va partir aux armées. Cinq cartes que j’adresse à Maxime sans qu’il ne
daigne me répondre. Je suis inquiète : est-il déjà mobilisé, ou m’a-t-il oubliée pour cette
péronnelle de Micheline ? Maxime a-t-il compris mes sentiments ? Je vais prendre le téléphone et