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feuilleton du Stéphanois. 1 i Novembre
— 287 —
SALVATOR
S U I T E E T F I N DES
MOHICANS DE PARIÉ
PAR
Alexandre lOxima»
— Va donc les prévenir, dit Salvator
en se levant.
Ils étaient sur le seuil de la porte
quand apparut le détachement de gendarmerie.
— Les gendarmes I. A bas les gendarmes ! cria Jean Taureau de toute la
force de ses poumons.
— Ah ça 1 te tairas-tu i dit Salvator
en lui serrant le poignet. Allons, à la
barricade, et qu'on en déguerpisse lestement.
Jean Taureau ne se le fit pas redire ;
il s'élança dans la foule et parvint j usqu'à la barricade où ses compagnons
criaient à tue tête :
• s'
— Vive la liberté ! A bas les gendarmes !
Les .gendarmes, avec la même tranquillité qu'ils avaient écouté les injures
et reçu les pierres, renversaient la barricade.
Il en résulta que, chacun s'étant retiré
devant la force armée, le charpentier ne
trouva plus à qui parler.
Mais les barricades ont cela de commun avec les tronçons des serpents,
qu'elles se rejoignent aussitôt coupées.
Là première barricade renversée, les"
gendarmes continuèrent leur chemin
dans la rue. Saint-Denis, et en démolirent une seconde, tandis que les amis de
Jean Taureau rebâtissaient la première.
On comprend les hourras et les cris de
• la foule au renversement et à la îéédification de ces édifices.
Ces scènes, dont on a compris toute la
portée, et dont on në voyait alors que le
côté bouffon, étaient bien, en effet, de
nature à provoquer l'hilarité générale.
Mais où les hourras commencèrent à
s'apaiser, où les éclats de rire commencèrent à s'éteindre, c'est quand on vit
tout à coup déboucher des deux extrémités de Ja rue Saint-Denis, du côté des
boulevards et de la place, du .Châtelet,
deux détachements de gendarmes qui,
marchant l'un au devant de l'autre d'un
air sinistre, rte prêtaient plus à rire
comme leurs camarades. -Il y eut un moment d'hésitation. On
se regarda. On vit le sourcil froncé de la
force armée, et l'on se tint pendant un
instant sur la réserve:
Enfin,Tin individu plus hardi, ou plus
de" la police que las autres, cria d'une
voix terrible : ,,
— A bas les gendarmes !
. Ce cri, au milieu du silence, retentit
comme un éclat de tonnerre.
Comme un éclat de tonnerre aussi, il
décida de l'orage.
La foulé,'comme si elle' n'eût attendu
que ce cri, le répéta tout d'une voix, et,
pour joindre l'action à la parole, s'élança
à la rencontre, de la gendarmerie,, qu'elle
fit, pas à pas, reculer du marché des
Innocents au Châtelet, du Châtelet au
pont au Change, et du pont au Change à
la préfecture de police. .
Mais, tandis que l'on reconduisait
ainsi les gendarmes venus par la place
du Châtelet, la troupe plus imposante
des gendarmes à pied et à cheval, partie
des boulevards, descendait silencieusement la rue dans toute sa longueur, renversant tranquillement, au fur et à mesure qu'elle avançait à travers les huées
et les pierres, tous les obstacles qu'elle
rencontrait, hommes et choses, jusqu'au
moment où, arrivée devant le marché
des Innocents, elle s'arrêta et prit position.
Et cependant, derrière elle, à peu de
distance d'elle, vis-à-vis le passage du
Grand-Cerf, on reconstruisait une barricada, mais sur une base plus large et
plus solide que celle que l'on avait élevée jusque la.
.
. A la grande surprise de chacun, personne ne vint inquiéter cette opération,;
on apercevait de loin les gendarmes, immobiles maintenant et comme changés
en gendarmes de pierre.
Mais, tout à coup, par le quai, s'avança
Une autre troupe d'allure plus offensive.
Elle se composait de garde royale et de
troupe de ligne.
Elle était commandée par un homme
à cheval portant lesépaulettes de colonel.
Qu'allait-il se passer ? Il était facile de
le deviner en voyant le colonel donner
ordre de distribuer des cartouches à ses
hommes ei faire charger les fusils.
Ce qui eûtpu convaincre les incrédules
qu'il allait se passer quelque chose d'équivoque, pour ne pas dire plus, c'était
la manœuvre opérée par ce colonel au
visage caché par son chapeau enfoncé
jusque» sur les sourcils, et qui, d'une
v^ix sourde et menaçante, divisait ses
troupes en trois colonnes, qu'il fit précé:
der d'un commissaire de police, les lançant sur les barricades de la rue SaintDenis, du passage du Grand-Cerf et de
l'église Saint-Leu. , . .. ••
Des huées, des injures et des pierres
accueillirent, comme précédemment, la
colonne lancée sur la barricade du passage du Grand-Cerf.
Salvator, en voyant la colonne s'avancer serrée, froide, résolue chercha
autour de lui s'il ne, retrouverait pas
quelque visage de connaissance à qui il
pût donner le bon avis de se retirer.
Mais, au lieu des visages qu'il cherchait, il n'aperçut à l'angle d'une rue,
que la figure railleuse d'un homme qui,
enveloppé dé son manteau, paraissait
suivre les événements avec un intérêt
non moins grand que celui que Salvator
leur accordait lui-même. Il tressaillit en
reconnaissant M. Jackal qui surveillait
sa besogne.
Leurs deux regards se croisèrent.
— A h ! ah! c'est vous, monsieur Salvator? dit l'homme de police.
— Vous le voyez, monsieur, répondit
froidement celui-ci.
, Mais M. Jackal ne parut pas remarquer
cette froideur.
,. ,
y — Ah ! parbleu ! fit-il, je suis enchanté
de vous rencontrer, pour vous donnsr là
preuve que je vous avais porté hier matin Un conseil d'ami.
— Je commence à le croire, dit Salvator.
-r. Et vous allez tout à l'heure en êtrç
sûr; mais, auparavant, --regardez ces
hommes qui s'avancent là-bas, ï ' ~-'=>s
•-—•"La garde royale et la ligne, je les
vois.
" • '- y'••
— Mais" voyez-vous celui qui les commande ?
.
''
— C'est un colonel. . ,
. ^. ,
r ;
y
J
:
— Je veux dire connaissez-vous le colonel ?-.
— E h ! fit Salvator -étonné, je ne me
trompe pas. .
— Allez toujours.
— C'est le colonel Rappt.
— En personne.
— Il a donc repris du service?
— T Pour ce soir.
.
.
— En effet, il n'a pas été nommé
député.
— Et il veut être nommé pair.
— Alors il est ici en service extraordinaire?
— Extraordinaire, c'est le mot.
— Et que va-t-il faire ?
— Ce qu'il va faire ?
— Je vous le demande.
• — Il va tout, simplement, tout froidement, tout tranquillement, quand il sera
arrivé devant la barricade, prononcer un
simple monosyllabe, composé de trois
lettres seulement: « Feu 1 » et trois cents
fusils obéiront.
— Il faut que je voie cela ! dit Salvator et peut-être ai-je besoin de haïr cet
homme, .
— Jusqu'à présent, vous"ne faites... ?
, — Que le mépriser.
— Suivez-le donc, c'est plus piudent
que de le précéder.
Salvator suivit en effet M. Rappt, qui
s'avança droit sur la barricade, et, d'une
voix froide et claire, sans s'être donné
la peine de faire faire les trois sommations d'usage, prononça le terrible monosyllabe :
— Feu !
CXXIII
Encore I'émento!
.
Cet horrible mot feu! fut suivi d'une
épouvantable détonation; mais le cri
d'horreur et d'angoisse que poussa la
foule fut plus épouvantable encore.
C'était une malédiction immense, qui
enveloppait prêtres et soldats, ministère
et royauté.
— Feu! répéta M. Rappt au moment
où cette malédiction commençait à s'étei ndre et à se perdre dans la foule de ceux
qui l'avaient poussée.
Les soldats, qui avaient rechargé leu^s
armes, obéirent.
Un feu de peloton retentit de nouveau.
Un second cri de détresse s'éleva ;
mais, cette fois, on ne dit plus : « A bas
les minisires ! à bas le roi J » on cria :
« A mort ! »
Ce mot, pest-ètre plus terrible que la
double fusillade, fit explosion du haut
en bas de la rue avec la rapidité, l'éclat
et le bruit du tonnerre.
La barricade du passage du GrandCerf fut abandonnés par les émeutiers
et occupée par les soldats de M. Rappt.
Celui-ci, à la tête de ses hommes, j e tait des regards pleins da fiel et de rancune sur cette population qui venait de
lui faire subir un si rude échec.
Il eût donné beaucoup pour avoir devant lui tou3 ces électeurs qu'il recevait
depnis trois jours, — sans parler du
pharmacien et du brasseur, des deux
Bouquemont et de monseigneur Coletti ;
avec quelle joie il les .eût pris en flagrant délit d3 révolte et eût vengé sur
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Feuilleton dwStéphanoIs. 1 £ Novembre
n'avait plus qu'à laisser faire,«elle s'était habituée au malheur. Vers midi, les
_ 75 —
deux petits mobiliers étaient descendus
et rangés dans le fond de l'allée.
F
— Maintenant, dit le commandant à
XJ3ST
la vieille, voici une pièce de dix francs
que votre petite fille m'a donnée pour
vous.
— Vous mangerez où vous voudrez,
dans le quartier ; vous surveillerez les
meubles. Ei, ce soir, vous viendrez chez
P a r Pierre S A L E S
madame Lytton, qui voua donnera une
chambre en attendant que j'aie arrêté un
LIVRE I I
logement pour vous.
— Et ma petite-fille ?
— Ne vous inquiétez pas d'elle ; elle
est en sûreté.
La vieille secoua la tète et grommela
En disant cela, le commandant frappa quelques repproches à l'adresse de toute
un si violent coup de canne sur le sol cette famille Marsébert ; puis elle s'assit
sur une malle et se prit la tête entre les
que la concierge trembla. Elle dit alors
deux mains. En passant de%ant la cond'un ton soumis :
— C'est bien, monsieur le comman- cierge le commandant prononça :
— Vous savez! Parole militaire !
dant... Mais ça va me faire un rude enAu moment où il mettait les pieds
combrement.
,*
dansla rue, il aperçut Georges Marsébert,
— On vous indemnisera,madame R e qui s'avançait avec plusieurs messieurs
parole militaire i
Quelques instants après, Janicot, que habillés de noir.„
— Ou je me trompe fort, pensa-t-il, ou
le commandant avait prévenu la veille,
voilà le commissaire de police.
arrivait pour l'aider à tout préparer.
Il eut d'abord envie de s'éloigner; mais,
— Comment ça va-t-il là-bas Y lui decraignant que la vieille ne bavardât, il atmanda le commandant.
— Madame Arabella semble un peu tendit tranquillement. Dès que Georges
arriva devant lui, il dit à l'une des perplus trauquille.
sonnes qui l'accompagnaient :
— Elle ne t'a rien dit pour moi ?
—Je crois que monsieur pourrait nous
— Pardon,moncommandant.Elie vous
attend à une heure pour Ja chose que vous renseigner.
— Pardon, je dois procéder régulièresavez.
ment, répliqua le commissaire.
— Bien ; dépêchons-nous.
La concierge, un peu émue, demanda :
..Tandis que Janicotpréparait tout dans
—
Que voulez-vous, messieurs?
l'appartement du commandant, le vieux
— Madame, je suis le commissaire de
soldai se rendit chez madame Loudon
afin de lui expliquer ce qu'il allait faire. police. Veuille*! répondre à mes qnesLa vieille écouta avec résignation ; elle tions.
rame financier
ROBERT DE CA1PSGNAC
r
Le commandant poussa un « h»m-}. »
sonore et fit sigue à la concierge qu'il ne
fallait rien dire ; et, en mèmetemps,il se
tapait sur le gousset.
La concierge cligna des yeux pour répondre qu'elle comprenait. Elle devinait
qu'il s'agissait d'une aventure d'amour ;
et, quand l'amour est en jeu, toutes les
femmes se soutiennent.
— Madame, dit le commissaire de
police, une jeune fille étrangère à votre
maison est venue hier chez madame
Loudon.
En entendant son nom, la vieille
grand'mère leva la tête ; mais, craignant
quelque nouvelle catastrophe, elle se
glissa derrière un meuble et se cacha.
Gomme le fond de l'allée était assez
sombre, ni Georges, ni le commissaire,
ni aucun des agents ne l'avaient vue.
Pendant ce temps, la concierge répondait
béatement :
— Dame! Je ne sais pas, moi! Elle a
le droit de recevoir qui elle veut, madame
Loudon. Je ne suis pas de ces concierges
qui se mêlent des affaires de leurs locataires.
Et elle eut. un geste très digue. Le
commandant sourit, pour indiquer à la
bonne femme qu'il était satisfait de sa
réponse.
•
— Madame Loudon est-elle phez elle?
demanda le commissaire.
— Non, monsieur, elle a déménagé ce
matin.
Georges eut un mouvement de colère.
— Cette femme ment, dit-il ; nous devrions menter.
— Oh! montez, messieurs. Si vous
voulez, je vais vous indiquer le chemin.
Elle alla vers l'escalier et on la suivit.
Le commandant.était resté en bas? et,
de temps en temps, il donnait une tape
à Janicot en disant :
V E N T E
A
Liais l FOIHÉ, E, ne slie-CatMï
SAJEVT-ETIENIVJ
H e i n ! mou vieux Janicot, est-ce
bien joué ? Es-tu content ?
— Mon commandant, vous m'avez toujours étonné.
Quand Georges redescendit avec le
commissaire, les voitures de déménagement des nouveaux locataires étaient devant la porte ; et les déménageurs commençaient de déposer les meubles le long
de l'allée.
— A h ! mon Dieu! A h ! mon Dieuî
s'écria la concierge, en se précipitant audevant d'eux. Si on a idée de ça! Venir
me déranger un pareil jour!
,,
Elle passa auprès du commandant qui
pronpnça à voix basse : .
— Très bien. I l y aura, cent francs
pour vouëi
Le commissaire la força à se retourner
et lui dit brusquement :
— Donnez-mai la nouvelle adresse de
madame Loudon,
,
— Mais je ne la sais pas. •
— Allons donc ! Vous mentez !
— Oh! pour ça, non, monsieur, je
vous, le jure:
Georges s'adressa alors au commandant :
• . " -,
— Vous devez la savoir, vous.
* Lecommandantne bronchapas,comme
s'il n'avait pas connu Georges. De même,
Janicot restait immobile, à la distance
réglementaire. Le commissaire essayad'Jnterroger Alexandre Peyrusse; mais
le vieux soldat répondit :
" '
— Je ne sais pas de quoi vous me
parlez... Tout ce que je puis vous dire,
c'est que mademoiselle Loudon travaillait dans un magasin de la rue Turbigo ;
je pense que c'est là que vous la retrouverez.
*
Puis il fit le salut militaire, tandis
que Georges s'éloignait avec le magistrat.
Le frère d'Yvonne était furieux; mais
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toute enquête sérieuse semblait impos- en traversant la cour de nouveau, apersible au milieu de ce désordre, de cet çut le commandant et Janicot, il dit au
encombrement.
commissaire :
. — Sans doute, dit-il au magistrat,
— Voyez, monsieur; ces gens nous
nous retrouverons ma sœur chez un
ont suivis ici pour nous observer ; n'estnommé.Bob Lytton,rue de la Roche- ce pas une preuve de leur complicité?
foucauld. . . . , ,» ,
, .
Le Commissaire eut un geste d'indif— Soit ! Allons-y ( " ' '.. • l
férence et répondit :
Quand ils eurent disparu au coin de
*- J'ai fait strictement mon devoir,
la rue La Bruyère, Janicot déclara :
monsieur. Vous n'avez plus qu'à vous
• — Mon commandant, vous m'étonnez rendre au parquet, afin de déposer votre
de plus en plus.
plainte. Et il est probable que la journée
Le commandant sourit avec orgueil, et ne se passera pas sans que mademoiselle
ils partirent pour se rendre aussi chez votre sœur ait été retrouvée.
Bob Lytton. Pendant la route, Janicot
Ils se séparèrent à la porte de la rue ;
demanda :
le commissaire rentra à son bureau ; et
— Alors, mon commandant, elles sont Georges revint chez lui, où il était
bien cachées ?
attendu par Vouzadoux et \ernouillard.
— Oui, mon garçon, répondit le vieux
— Ah! la coquine a réussi à m'échapmilitaire»,
per! se disait il. Tant mieux ! le scanEt il lança quelques « hum ! hum ! »
dale sera encore plus grand ! Mais comjugeant inutile de donner de plus lon- ment ont ils pu trouver de l'argent?...
gues explications à Janicot. « Le brave
Et ce vieil imbécile de commandant qui
garçon est un peu naïf, se disait-il, fî avait l'air de gouailler, encore !...
n'aurait qu'à se laisser tirer les vers du
Le commandant était en effet au comnez. Il sera toujours temps de le mettre ble de la joie; et il riait aux grands
au courant si j'ai besoin de luu » Quand
éclats en racontant à mistress Arabella
ils arrivèrent rue La Rochefoucauld, ils comment les choses s'étaient passées rue
virent, par. une fenêtre, que Georges et
Notre-Dame-de Lorette.
le magistrat avaient déjà pénétré dans le
— Oh ! moi, disait Arabella, quand je
cabinet de roistress Arabella. Et ils s'ar- l'ai vu, j'avais envie de le souffleter.
rêtèrent dans la cour.
L'Anglaise avait mal reçu les visi'
(A suivre.
teurs. Après avoir jeté un regard de
colère à Georges, elle avait demandé sèchement ce qu'on lui voulait. Et le com25 a n s
missaire lui expliquait qu'on la soupde
succès]
çonnait, de. donner asile à une fille
sang opération et souvent en 15 jours, [
mineure, qui s'était enfuie de sa famille.
uérison radicale (supprimant les
Mistress Arabella répondit avec beauandages). Les preuves sont à l'appui.
coup de hauteur ;
D GAILLARD, de ^Université américaine de
Philadelphie, médecin de la Faculté dej
— J ignore absolument ce dont vous
Montpellier, quai Charité, 1, à LYON.
me parlez.
,,
Et elle les congédia. Quand Georges,
:
HER
f
r