Download Micro / Macro - micronouvelles
Transcript
Dominique Rabaté & Pierre Schoentjes Micro-scopies Le temps qu’il fait À l’incipit de L’homme sans qualités Robert Musil écrit : On signalait une dépression au-dessus de l'Atlantique ; elle se déplaçait d'est en ouest en direction d'un anticyclone situé au-dessus de la Russie, et ne manifestait encore aucune tendance à l'éviter vers le nord. Les isothermes et les isothères remplissaient leurs obligations. Le rapport de la température de l'air et de la température annuelle moyenne, celle du mois le plus froid et le mois le plus chaud, et ses variations mensuelles apériodiques, était normal. Le lever, le coucher du soleil et de la lune, les phases de la lune, de Vénus et de l'anneau de Saturne, ainsi que nombre d'autres phénomènes importants, étaient conformes aux prédictions qu'en avaient faites les annuaires astronomiques. La tension de vapeur dans l'air avait atteint son maximum, et l'humidité relative était faible. Autrement dit, si l'on ne craint pas de recourir à une formule démodée, mais parfaitement judicieuse : c'était une belle journée d'août 1913.1 Cette histoire très brève, qui s’apparente à celles que nous nommons précisément microfictions, ouvre un des romans les plus totalisants qui soit. Elle témoigne de manière exemplaire comment le ponctuel se trouvé lié au général, le fragment à l’ensemble, le micro au macro. Le paragraphe est intéressant déjà parce que Musil y joue sur un genre d’histoire que partout dans le monde les hommes racontent sans doute le plus volontiers : elle porte sur la pluie et le beau temps. Même si ce sont ceux qui ont gardé un rapport étroit aux travaux de la terre qui en parlent le mieux, le temps qu’il fait continue à offrir des opportunités de récits quotidiens jusqu’aux plus citadins parmi nous. Selon une enquête récente réalisée en Angleterre, nous passerions six mois de notre vie à dramatiser le paysage -“Le ciel est menaçant aujourd’hui”-, à jouer sur des effets d’anticipation -“On annonce de la pluie”- ou à exploiter les possibilités du suspens -“Est-ce que le beau temps va tenir ?”… Toute la panoplie des techniques de la narration se trouvent déployées dans ces récits brefs que nous tenons dans l’ascenseur ou devant la machine à café. L’éventail est large, du banal mais déjà métaphorique constat du “froid de canard” ou du “temps de chien” au très littéraire “Beau temps n’est-ce pas !” énoncé alors qu’il pleut à verse et qui détourne l’interlocuteur du temps déplorable pour l’inviter à regarder du côté de l’énonciation. Fiction déjà que cette phrase qui fait surgir en lieu et place de la pluie un paysage ensoleillé qui n’existe pas à ce moment. C’est d’ailleurs précisément sur l’ironie que Musil s’appuie pour prendre à contrepied simultanément les clichés des bulletins météorologiques et ceux de notre conversation de tous les jours. En 160 mots sa petite histoire est close, mais elle donne le ton qui sera celui de l’ensemble du roman. L’exemple permet de rappeler que les microfictions, que nous étudierons ici dans un contexte littéraire, trouvent leur origine dans l’oral, et qu’à ce titre elles participent des manifestations les plus anciennes de l’art du récit. Il y a un aspect prototypique dans cette littérature qui semble venue de la nuit des temps. Si les microfictions semblent participer d’une archéologie de la littérature, elles s’inscrivent toutefois simultanément aussi dans la modernité telle qu’elle a été pensée à partir du Romantisme. On sait que Fr. Schlegel et le romantisme allemand accordaient une 4