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LE MONDE/JEUDI 8 AOÛT 2002/3 INTERNATIONAL Washington tente d’imposer une négociation aux généraux indonésiens dans le conflit d’Atjeh Une reprise de l’aide militaire américaine à Djakarta pourrait permettre de contenir les partisans de la manière forte, face à une population musulmane qui réclame l’indépendance Les partisans d’une action militaire rapide contre Bagdad perdent du terrain aux Etats-Unis L’opinion s’inquiète de la situation économique WASHINGTON de notre correspondant Chasser Saddam Hussein du pouvoir reste l’un des principaux objectifs de George Bush, mais les conditions politiques et militaires d’une offensive américaine ne sont pas réunies et ne le seront pas avant plusieurs mois. La Maison Blanche a d’ailleurs informé les parlementaires républicains que rien ne sera entrepris, sur ce front, avant les élections du 5 novembre, destinées à renouveler la Chambre des représentants, une partie du Sénat et de nombreux postes de gouverneurs. La cause des partisans d’une action militaire rapide s’est affaiblie au cours des dernières semaines. Pour commencer, le motif d’une guerre contre Saddam Hussein n’est pas établi. Ancien conseiller du premier président George Bush pour la sécurité nationale, Brent Scowcroft a déclaré, le 4 août, sur CBS, que l’administration devrait plutôt presser le dictateur irakien de laisser revenir les inspecteurs des Nations unies, ce qui, s’il refusait, fournirait éventuellement le casus belli qui manque pour ouvrir les hostilités. M. Scowcroft, qui est toujours l’un des stratèges les plus écoutés parmi les républicains – c’est lui qui avait recommandé à M. Bush le choix de Condoleezza Rice comme conseillère pour la sécurité nationale –, est loin d’être seul à penser que les Etats-Unis ont d’autres priorités que le renversement de Saddam Hussein : la guerre contre le terrorisme et la crise paroxystique entre Israéliens et Palestiniens. Des sénateurs républicains de premier rang comme Richard Lugar, Chuck Hagel ou Arlen Specter sont plus que sceptiques sur la nécessité d’une initiative militaire en Irak. M. Lugar, aujourd’hui le parlementaire républicain le plus puissant en matière de politique Kofi Annan rappelle ses obligations à l’Irak Dans une lettre au chef de la diplomatie irakienne, Naji Sabri, le secrétaire général de l’ONU, Kofi Annan, a rappelé, mardi 6 août, les conditions fixées par le Conseil de sécurité pour le retour en Irak des experts du désarmement. Il demande que Bagdad confirme qu’il accepte les modalités de ce retour telles que fixées par la résolution 1284 du Conseil de sécurité et adresse une invitation formelle à l’Unmovic, la commission de surveillance, de vérification et d’inspection de l’ONU, à se rendre en Irak. Il répond ainsi à une missive de M. Sabri invitant Hans Blix, le chef de l’Unmovic, à se rendre à Bagdad pour discuter des conditions de reprise des inspections. M. Annan rappelle que, selon la résolution 1284, l’Unmovic, pas plus tard que soixante jours après avoir commencé à travailler en Irak, doit soumettre pour approbation au Conseil de sécurité un programme de travail qui inclura – entre autres – « les tâches précises essentielles de désarmement restant à accomplir par l’Irak ». – (AFP.) étrangère, a cosigné avec le démocrate Joseph Biden, président de la commission des affaires étrangères du Sénat, dans le New York Times du 31 juillet, une tribune justifiant les auditions décidées par la commission pour tenter de comprendre le problème posé par l’Irak. Que de telles auditions aient été organisées sans l’exécutif et seulement avec des experts en dit long sur les doutes des sénateurs. La commission correspondante de la Chambre des représentants, dirigée par les républicains, a décidé de procéder, elle aussi, à des auditions en septembre. « Nous avons M. Bush n’est pas dans une position assez solide pour faire accepter au pays une guerre qui ne s’impose pas besoin de réfléchir beaucoup plus », commentait M. Lugar après les auditions du Sénat, les 31 juillet et 1er août, le « nous » désignant les Etats-Unis. Ensuite, le conflit quasiment ouvert, au sein de l’administration, entre les partisans d’une offensive à court terme – surnommés par dérision « djihadistes » – et ceux du statu quo démontre que l’affaire est loin d’être claire. Le premier camp est animé par le vice-président, Richard Cheney, ancien secrétaire à la défense du premier président Bush, et par celui qui dirige aujourd’hui le Pentagone, Donald Rumsfeld, avec le soutien du courant néoconservateur. Cependant, les militaires se retrouvent plutôt dans le second camp, celui de leur ancien collègue Colin Powell, ex-chef d’étatmajor interarmes, aujourd’hui secrétaire d’Etat, dont la prudence est appuyée par le directeur de l’Agence centrale de renseignement, la CIA, George Tenet. M. Bush, qui a entendu, lundi 5 août, un nouvel exposé du chef d’état-major pour la zone géographique concernée, le général Tommy Franks, et sa conseillère, Mme Rice, semblent convaincus que rien n’est possible aujourd’hui. En tête des grands journaux, le New York Times et le Washington Post, dans leurs éditoriaux des 3 et 4 août, ont conclu que la nécessité d’une guerre contre Saddam Hussein n’était pas démontrée. L’opinion publique est surtout préoccupée par la situation économique, par la crise de confiance provoquée par les fraudes constatées dans la comptabilité de grandes entreprises et par la sécurité intérieure. M. Bush, à la fois haut placé dans les sondages et soupçonné d’inefficacité sur le plan économique, n’est pas dans une position assez solide, aujourd’hui, pour faire accepter au pays une guerre qui ne s’impose pas. Patrick Jarreau DJAKARTA de notre envoyé spécial Dans la foulée d’une brève visite de Colin Powell à Djakarta, où le secrétaire d’Etat américain a annoncé une aide de plus de 50 millions d’euros à la lutte contre le terrorisme, un émissaire américain, Anthony Zinni, a passé quarante-huit heures à Atjeh, province indonésienne où l’armée tente de venir à bout d’une insurrection séparatiste. Le général Zinni, ancien fusiliermarin plus connu pour ses missions officielles au Proche-Orient, est l’un des « sages » recrutés par le Centre Henri-Dunant, médiateur agréé dans le conflit atjehnais. Depuis plus d’un an, la situation s’est dégradée dans cette province de 4 millions d’habitants à la pointe occidentale de l’île de Sumatra. Le conflit, qui dure depuis 1976, a pris une vilaine tournure depuis que les militaires y ont retrouvé une grande liberté d’action. La guerre a déjà fait 12 000 victimes, en majorité des civils, dont plus de 600 depuis le début de l’année. C’est une guerre sale, accompagnée d’exactions que l’armée met généralement sur le compte d’Atjeh Merdeka, une insurrection indépendantiste, laquelle lui renvoie la balle tout en ajoutant que les forces de l’ordre recrutent, parmi des migrants javanais, des milices chargées des mauvais coups. Djakarta refuse l’autodétermination aux Atjehnais, en majorité favorables à l’indépendance, et leur a accordé, au début de l’année, une « autonomie spéciale » dont les effets concrets tardent à se manifester. Les généraux indonésiens parlent aujourd’hui d’exterminer les « terroristes » et le pouvoir politique les suit. A Djakarta, on a même évoqué l’envoi de renforts militaires et l’instauration d’un état d’urgence civil, mesures qui renforceraient les forces de l’ordre face à Atjeh Merdeka, dont les quelques milliers de combattants se retrouvent déjà sur la défensive. L’hostilité des Atjehnais, de pieux musulmans, à l’égard de Djakarta ne se dément pas et les tensions ne font que s’aviver. Alors que l’armée indonésienne, qui a survécu à la déconfiture représentée par le limogeage de Suharto en 1998, préconise une solution militaire, Colin Powell est venu rappeler à Djakarta que Washington n’envisageait qu’une solution politique au conflit. La visite d’Anthony Zinni semble avoir pour objet de ranimer des négociations. Le gouvernement indonésien a donc dû faire une marche arrière. L’envoi de renforts militaires, l’instauration éventuelle d’un état d’urgence sont reportés d’au moins deux semaines. Tout en défendant l’intégrité territoriale du vaste archipel et en s’opposant à l’indépendance d’Atjeh, Washington fait une distinction entre les activités de petits groupes islamistes liés, à ses yeux, à Al-Qaida ou au terrorisme régional, et la question de l’identité atjehnaise, à laquelle aucun gouvernement indonésien n’a su répondre de façon satisfaisante. Les partisans d’une solution militaire seront-ils contraints de composer ? La reprise rapide de l’aide américaine, suspendue en 1999 à la suite des exactions commises par les milices pro-indonésiennes à Timor-Oriental, est devenue cruciale pour les forces armées. Seule corporation encore organisée à l’échelon national, l’armée compte 337 000 hommes, dont 50 000 marins et 25 000 aviateurs. Ce qui fait peu pour un archipel de 210 millions d’habitants, de 17 000 îles et qui s’étale sur plus de 5 000 km. La flotte est formée de 113 bâtiments, dont l’armement est obsolète et dont 81 unités ont plus de vingt ans d’âge. L’armée de l’air n’est pas mieux lotie : près de la moitié de ses 222 appareils sont cloués au sol ; 30 seulement sont opérationnels ; cinq radars – sur seize – sont hors d’usage. En dépit d’une augmentation de 18 % en 2002, le budget de la défense est inférieur à 2 % du PIB et est le quart de celui de Singapour. Surtout, il représente moins de 40 % des dépenses militaires, dont la couverture est donc complétée par les recettes d’un empire industriel et commercial. Enfin, leur salaire mensuel moyen demeurant inférieur à 100 euros, les soldats se payent sur le pays. Si le Congrès américain finit par accepter une reprise des livraisons de matériel militaire, la Maison Blanche disposera donc de moyens de pression sur des généraux indonésiens dont le poids politique demeure décisif. Jean-Claude Pomonti