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Mercredi 14 décembre 2011
Nick Dunbar ou
Tintin dans la finance
Lettre de la City
Marc Roche
N
ick Dunbar ressemble tout à fait à
son CV. C’est visiblement un être
méthodique, sobre, d’une politesse feutrée empreinte d’humour en demiteinte. Avant d’entamer un doctorat à
l’université de Harvard, l’étudiant
bûcheur qu’il n’a jamais cessé d’être a été
formé au prestigieux département de
mathématiques appliquées et de physique théorique du King’s College de Cambridge. C’est là qu’officie Stephen Hawking, le cosmologue qui s’efforce de résoudre l’énigme de l’origine du monde. Si
l’expression n’était déjà prise, on l’appellerait Tintin pour son visage poupin, son
sourire naïf et son nez en trompette.
Le personnage, âgé aujourd’hui de
46 ans, est entré en journalisme comme
en religion, à la façon austère d’un béné-
dictin. Ce Londonien de souche dirige
actuellement la lettre hebdomadaire
confidentielle Risk, publiée par l’agence
Bloomberg et destinée aux professionnels
des salles de marché et aux régulateurs.
Ses états d’âme sur la crise, Dunbar, de
son propre aveu, les garde pour ses livres.
Publié récemment, The Devil’s Derivatives
(« Les dérivés du diable », éd. Harvard
Business Review Press, pas traduit en français) est consacré aux agissements des seigneurs de la haute finance. L’explication
est là, nue et crue : les braves banquiers à
l’ancienne qui détestaient perdre de l’argent ont été remplacés par des traders
hystériques rêvant de faire banco comme
dans un casino.
Et vlan ! A tous ceux que le doute ronge, que la fureur étouffe, que le désespoir
emporte, on conseille vivement la lecture
de ce document infiniment sérieux. Le
livre est à des années-lumière des best-sellers divertissants et hauts en couleur sur
la crise. « Le temps des explications en profondeur est venu. Le climat s’est durci »,
dit l’auteur en nous recevant dans un
salon avec vue plongeante sur un campement d’« indignés » installé à Finsbury
Square, en plein cœur de la City.
Son sens de la pédagogie, qui permet
d’expliquer simplement les concepts
techniques ultra-complexes, a valu à
notre interlocuteur d’être invité à témoigner devant la commission bancaire du
Sénat américain. La majorité démocrate a
fait appel à ses lumières pour rédiger le
projet de loi Frank Dodd de réglementation financière adopté en 2010. Le grand
point d’achoppement est l’application de
la « règle Volcker ».
Du nom de son architecte, Paul Volcker, ancien président de la Réserve fédérale américaine de 1979 à 1987 et chef du
conseil de la reprise économique du président Obama, ces dispositions entendent
limiter les activités spéculatives des banques. Les établissements de dépôts se verraient interdire de posséder, d’investir ou
de soutenir financièrement des hedge
funds ou des fonds de capital-investissement. Les opérations de trading avec les
propres capitaux des banques seraient
interdites. Le régime couvre les banques
américaines et leurs filiales internationales ainsi que les institutions étrangères
opérant aux Etats-Unis.
Les parlementaires américains ont longuement cuisiné Nick Dunbar à propos
des échappatoires qui risquent de se faire
jour après la promulgation de la loi. « La
difficulté vient de la distinction entre les
activités normales et périlleuses, avec comme résultat des exemptions que des banquiers futés peuvent exploiter afin de
cacher paris et risques. »
Inspiré par l’exemple venu d’outreAtlantique, Nick Dunbar estime que
l’Union européenne devrait, elle aussi,
adopter l’équivalent d’une Volcker rule.
En 2003, chroniqueur
au mensuel britannique
«Risk Magazine»,
ce journaliste avait révélé
le rôle joué par Goldman
Sachs dans le maquillage
des comptes de la Grèce
deux années plus tôt
Mais si la Commission s’est engagée à examiner la question en 2012, les résistances
sont multiples. Les Européens sont en
effet attachés au modèle de banque universelle offrant toute la palette des services financiers. Les enseignes les plus prestigieuses – Barclays, BNP Paribas, Deutsche Bank, Crédit Suisse… – ne sont-elles
pas fondées sur cette formule attrapetout ?
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«En Europe, les banques universelles présentent un risque pour le contribuable qui
pourrait se matérialiser dans les semaines
qui viennent en raison du fait qu’elles
auront de plus en plus de difficultés à accéder au financement. L’intervention éventuelle du contribuable peut avoir des conséquences politiques dramatiques en période
d’austérité», insiste l’expert de Bloomberg.
Mais Dunbar ne court-il pas le risque
d’avoir raison une nouvelle fois trop tôt?
Il en avait fait l’expérience amère en 2003.
A cette époque, chroniqueur au mensuel
britannique Risk Magazine, il avait révélé
le rôle joué par Goldman Sachs dans le
maquillage des comptes de la Grèce deux
années plus tôt. L’intéressé avait sorti trop
tôt la tête des tranchées. Goldman et les
autorités grecques avaient tué dans l’œuf
l’affaire en insistant avec un aplomb considérable qu’il ne s’agissait que d’une simple opération de gestion de dette. Soucieux de ne pas se mettre Goldman Sachs
à dos, le Financial Times, quotidien favori
de la City, avait passé l’affaire sous silence.
Sept ans plus tard, l’hebdomadaire allemand Der Spiegel reprendra à son propre
compte les informations de Dunbar qui
font alors le tour du monde. Amer, Nicholas ? Ah bon ? Il vous fait l’œil surpris :
«Der Spiegel ne m’a pas crédité de ma
découverte mais je me sens vengé. » Puis,
pressé, il retourne à son bureau pour se
plonger la tête dans les algorithmes, agréable remède aux injustices du passé. p
[email protected]
C’est tout vu ! | Chronique télé
par Isabelle Talès
Les triploïdes de Noël
A
u départ, c’était juste de la
curiosité, peut-être une
vague inquiétude, un soupçon de gourmandise. Mais on
aurait dû se douter que le numéro
de « Spécial investigation » consacré, lundi 12 décembre, sur
Canal+, aux « secrets des tables de
Noël » nous emmènerait là où l’on
n’avait pas forcément envie d’aller : dans les usines à huîtres alors
qu’une visite aux parcs aurait suffi, dans les usines à foies gras là
où l’élevage en plein air eût été
préférable, dans les usines à chocolats quand le bon goût aurait
imposé d’en rester à l’artisanat.
A en croire l’enquête de Marion
Vaqué-Marti, si les mets des
réveillons de fin d’année ont perdu en qualité, c’est à cause des
consommateurs qui voudraient
manger comme si c’était tous les
jours fête. A force de chercher midi
à 14 heures, d’exiger le soleil en
hiver et de vouloir le foie gras au
prix du pâté, voilà ce qui arrive.
Mais procédons par ordre : en
entrée, les huîtres. Pas la peine de
s’attarder sur les paysages bretons,
les bestioles naissent désormais
en laboratoire grâce à « 200 étalons marqués par des puces électroniques» loués 2 000 euros la journée par l’Ifremer, qui a créé ces huîtres génétiquement modifiées et
nourries au plancton-éprouvette.
Leur nom commence comme une
bonne note chez Moody’s et finit
comme une série B de science-fiction: « triploïdes », mais elles sont
consommables toute l’année. Ce
qui ne provoque chez Alain
Dutournier, grand chef du restaurant Carré des feuillants, à Paris,
qu’une moue dégoûtée: «On est
partis dans un délire, c’est le Nespresso de l’huître. » Ah oui, tiens,
des huîtres en capsule, on n’aurait
même plus besoin de les ouvrir…
Quand arrive le foie gras, c’est
fatal, il faut qu’on se retrouve nez à
bec avec des canards encagés dans
un obscur bâtiment où une éleveuse, qui a pourtant un bel accent
d’origine contrôlée, les gave au pistolet. C’est dans un autre SudOuest, celui de l’Espagne, que l’on
rencontre, enfin, des oies heureuses, au grand air. Mais leurs foies
sont réservés aux grands restaurants new-yorkais pour 300euros
le kilo quand nos canards en batterie finissent dans des «blocs» qui
ne valent pas tripette, 30 à
40euros le kilo.
Envie de se venger sur les chocolats ? Hélas, depuis que la Commission européenne a mis son nez
dans leur composition, l’huile de
palme a été autorisée. «Pourquoi
pas de l’huile de vidange ?», s’insurge un chocolatier.
Dès jeudi 8 décembre
N°9
HAENDEL
LE MESSIE
Direction : Sir Adrian Boult
Ces huîtres naissent
grâce à «200étalons»
loués 2000 euros la
journée par l’Ifremer
Reste le champagne. Mais là
encore, l’AOC définie en 1926 n’est
plus une garantie de qualité. Quelques-uns des 35 000 hectares classés sont désormais cultivés à l’aide
d’engrais chimiques. Il faut se courber dans les vignes pour rencontrer deux microbiologistes auscultant la terre avec autant de soins
qu’ils mettraient au chevet d’un
enfant fébrile. Le vigneron qu’ils
conseillent met deux fois plus de
temps que certains de ses confrères pour produire son champagne… vendu en moyenne 75euros
la bouteille.
Rassasiée d’informations,
saoulée de statistiques, on a aussi
acquis une nouvelle certitude :
triploïdes à Noël, Pâques à l’huile
de palme. p
La musique sacrée a inspiré aux grands compositeurs
leurs pages les plus intenses, auxquelles les plus
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