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entre les acteurs relevant de ces mondes hétérogènes3, donc de la recomposition de leurs rapports politiques.
Le système des innovations gestionnaires
Parmi le foisonnement de nouveaux dispositifs gestionnaires déployés dans cette entreprise, nous avons sélectionné trois innovations que nous pensons exemplaires des transformations contemporaines des organisations : la première redéfinie la mesure de la rémunération
du capital, la seconde la division du travail et la troisième l'évaluation de l'activité.
LA CRÉATION DE LA VALEUR ACTIONNARIALE
Depuis le début des années quatre-vingt, le principe de la « maximisation de la valeur
actionnariale » porte l’expansion de la normativité marchande issue des marchés financiers
dans l’organisation, redéfinissant progressivement la finalité de la firme et l’élaboration de sa
stratégie1. L'outil commun de mesure de cette maximisation est l'EVA, «Economic Value
Added ». Selon cet outil, l'entreprise est dite profitable, EVA>0, non pas si elle a dégagé un
profit, mais si elle dégage un surplus après rémunération des capitaux investis au coût moyen
pondéré du capital. Dit autrement, l'EVA traduit une position de l’acteur financier suffisamment forte pour qu’il exige tout à la fois les revenus de l’actionnaire et les garanties du créancier, c'est-à-dire une rémunération indépendante de la performance de l’entreprise au terme de
son exercice. L’entreprise doit élaborer la forme organisationnelle permettant d’atteindre une
rentabilité définie, ex ante, indépendamment de l'activité, par les marchés financiers. L'EVA,
écrit F. Lordon2, « n’est pas tant une innovation conceptuelle qu’une innovation référentielle », c'est-à-dire qu'elle marque non pas une invention théorique ou instrumentale mais un
changement de mesure.
Commercialement porté, au début des années quatre-vingt, par le cabinet Stern, Stewart &
Co, cette innovation est reprise in extenso, explicite le directeur financier lors d'une formation
réunissant l'ensemble de l'encadrement : « Les outils classiques regardent la création de
valeur mais pas le coût du capital. Maintenant c’est ce coût pondéré du capital qu’il faut
intégrer dans nos outils. […] Il intègre les attentes des actionnaires, c'est-à-dire le prix du
marché majoré du risque qu'il pense prendre. [...] Ce n’est pas uniquement le prix du marché
parce que sinon, l’actionnaire mettrait son argent sur ce marché. Non, là, il attend plus parce
qu’il y a un risque plus grand. Et donc il a une prime pour ce risque. […] Commercialement
cette notion est connue sous le nom d’EVA ». Par ce dispositif de mesure, tout se passe
comme s'il revenait à l'organisation de porter, seule, l'incertitude marchande de sa production,
l'acteur financier exigeant la certitude du revenu de son capital.
3 Boltanski L., Thévenot L. (1991), De la justification. Les économies de la grandeur, Éditions Gallimard,
deuxième édition, Paris.
1 « Economic sociologists have spent a great deal of energy trying to make sense of how corporations have
changed in the past 25 years. These changes are mainly indexed by the idea that corporations were increasingly being managed according to principles of ‘‘maximizing shareholder value’’ ». Fligstein N., Taekjin S.
(2007), « Shareholder Value and the transformation of the U.S. Economy, 1984–2000 », Sociological Forum,
Vol. 22, No. 4, December, p.399.
2 Lordon F. (2000), « La ‘‘création de valeur’’ comme rhétorique et comme pratique. Généalogie et sociologie
de la ‘‘valeur actionnariale’’ », L’Année de la régulation, vol.4, p.138.
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