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Le Monde 5
ACTUALITÉ
Dimanche 6 - Lundi 7 janvier 2008
Simone de Beauvoir,
une pensée moderne
Deux documentaires, sur France 5 et Arte, célèbrent le centenaire
de la naissance de la philosophe qui a marqué le XXe siècle
par ses écrits et par sa liberté personnelle et politique
IL Y A CENT ANS, le 9 janvier 1908, naissait Simone de Beauvoir, qui allait devenir
l’une des grandes figures intellectuelles
françaises du XXe siècle. Pour célébrer cet
anniversaire, les chaînes France 5 et Arte
programment chacune un documentaire
sur la philosophe disparue le 14 avril
1986, qui, actuellement, est plus étudiée
dans le monde anglo-saxon et en Europe
du Nord qu’en France.
Sur France 5, Simone de Beauvoir, on ne
naît pas femme… de Virginie Linhart, Stéphanie Berterottière et Paule Zajdermann, et,
sur Arte, Simone de Beauvoir, une femme
actuelle, de Dominique Gros, proposent
deux portraits différents et complémentaires. Comme son titre l’indique, le premier
est centré sur son ouvrage le plus connu, Le
Deuxième Sexe, qui fit scandale à sa parution
en 1949 (voir ci-dessous) et suscita un
immense courrier venu du monde entier.
Au cours des nombreux extraits d’archives, Simone de Beauvoir parle avec une clarté et une audace rares. Apparaît une femme
drôle, chaleureuse, affirmant ses convictions
avec intrépidité. Le film s’éloigne des clichés
courants sur sa personnalité. Jean-Paul
Sartre, son compagnon, est certes reçu
premier à l’agrégation de philosophie,
tandis que Simone de Beauvoir, âgée de
21 ans, arrive en deuxième, mais elle l’obtient du premier coup et lui du second.
Au cours d’une interview, Simone de
Beauvoir explique pourquoi, entre Sartre
et elle, il n’est pas question de mariage
ni d’enfants. « Cette légende qui veut que
Sartre ait préservé une liberté sexuelle que
la pauvre Simone aurait subie est complètement démentie par les écrits et par les
faits », commente le philosophe François
Noudelmann, directeur du Dictionnaire
Sartre (éd. Honoré Champion).
Les réalisatrices font aussi intervenir
plusieurs chercheurs étrangers. La philosophe américaine Judith Butler lit à haute voix en français, avec une jolie pointe
d’accent, les premières lignes du Deuxième Sexe. Simone de Beauvoir, grande
voyageuse tout comme Sartre, s’est souvent rendue aux Etats-Unis, où elle a rencontré l’un de ses grands amours,
l’écrivain Nelson Algren. Les quelque
300 lettres passionnées qu’elle lui écrit
« cassent l’image d’une Simone de Beauvoir glacée », note François Noudelmann.
Le film de Dominique Gros, plus ambitieux et plus décousu, car il tente d’embrasser toute la carrière de la philosophe,
en lien avec Sartre, retrace les grands épisodes. Il montre l’engagement du couple
Sartre-Beauvoir dans les luttes des pays
colonisés pour leur indépendance, de
l’Algérie à l’Indochine. Il rappelle l’ensemble de l’œuvre de Beauvoir, ses
romans, dont Les Mémoires d’une jeune
fille rangée ou Les Mandarins, pour lequel
elle reçoit le prix Goncourt en 1954. Il
suit, dans les années 1970, son appui au
mouvement des femmes renaissant.
La réalisatrice donne aussi la parole à
plusieurs proches, comme Sylvie Le Bon
de Beauvoir, fille adoptive de l’écrivain,
qui établit et publie peu à peu ses correspondances et ses manuscrits inédits. Le
cinéaste Claude Lanzmann, avec qui elle
a vécu pendant huit ans, décrit son désarroi au lendemain de la mort de Sartre (le
15 avril 1980).
Ces deux programmes de France 5 et
d’Arte sont pratiquement les seuls à marquer l’anniversaire de la philosophe. France Culture ne consacre, à cette date, aucune de ses grandes séries. En 1984, TF1
avait diffusé une série d’émissions intitulées « Le Deuxième sexe, trente-cinq ans
après ». En 2008, dans le climat de régression conservatrice qui balaie la France,
une telle initiative semble impensable.
La philosophe, disparue le 14 avril 1986, est aujourd’hui
plus étudiée dans le monde anglo-saxon et en Europe
du Nord qu’en France. NISBERG/SIPA
Catherine Bédarida
AU PROGRAMME
Simone de Beauvoir, on ne naît pas femme…
De Virginie Linhart, Stéphanie Berterottière et Paule
Zajdermann (Fr., 2007). Jeudi 10 janvier, 20 h 40, France 5.
Simone de Beauvoir, une femme actuelle.
De Dominique Gros (Fr., 2007). Jeudi 10, 22 h 40, Arte.
Les Amants du Flore. Téléfilm d’Ilan Duran Cohen (Fr.,
2007), une rediffusion à éviter. Vendredi 11, 21 heures, Arte.
Une vie, une œuvre : Simone de Beauvoir (1908-1986).
Documentaire de Marie du Bouchet. Jeudi 24 janvier,
10 heures, France Culture.
À LIRE : « Le Monde des livres », daté vendredi 11 janvier,
et Le Monde 2, daté samedi 12 janvier.
Le scandale du « Deuxième Sexe »
EN 1949, Simone de Beauvoir a 41 ans quand elle
publie Le Deuxième Sexe, une somme de réflexions
et d’analyses sur la condition des femmes. « On ne
naît pas femme, on le devient », la première phrase
du livre annonce la suite des deux volumes : l’éternel féminin n’existe pas, ce sont des situations historiques, sociologiques et anthropologiques qui
fabriquent le destin des femmes tel qu’on le
connaît de nos jours.
Dès la publication de plusieurs chapitres dans la
revue Les Temps modernes, cofondée par Simone
de Beauvoir, les réactions fusent et l’indignation
s’étale dans les journaux, à gauche comme à droite. « Désormais, je sais tout du vagin de votre patron-
Manifestation féministe dans les années 1970.
PIERRE BLOUZARD/RAPHO
ne », écrit François Mauriac à la « une » du
Figaro, qui ajoutera qu’avec ce livre « nous avons
littéralement atteint les limites de l’abject ». Le ton
de l’écrivain, homme pourtant raffiné, situe le
niveau des réactions : parler des femmes, analyser
en détail tous les éléments objectifs et subjectifs
qui en font des êtres humains relatifs, attire des critiques émotionnelles et non des débats d’idées.
Tout intellectuels qu’ils soient, les Mauriac et
autres grands éditorialistes en perdent leur capacité de réflexion, pour crier à la pornographie ou
au scandale. Comme le note l’historienne Sylvie
Chaperon (Le Monde diplomatique, janvier 1999),
« les communistes ne sont pas en reste » : Jean
Kanapa, ancien élève de Sartre, dénonce « la basse
description graveleuse, l’ordure qui soulève le
cœur ».
Malgré ou à cause du scandale, l’ouvrage est
immédiatement un succès de librairie : 20 000
exemplaires auraient été vendus la première
semaine. Il est traduit dans de multiples langues,
du chinois au russe ou en hindi. Comme l’essai de
Virginia Woolf, Une chambre à soi, il devient le
livre de chevet des femmes qui, à travers le monde entier, s’interrogent sur leur histoire et leur
devenir. Il est lu par les grandes figures du féminisme américain, dans une traduction amputée et
de piètre qualité. Une nouvelle traduction, plus fiable, est en préparation pour 2009.
C. Ba