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— On ne peut pas continuer ainsi, coupe-t-il avec impatience. Moi, je ne peux pas continuer ainsi. Je marmonne quelque chose. Je commence à m'éloigner. Il me suit et insiste. — De toute façon, dit-il, une fois à l'autre bout du magasin, tandis que je feins d'examiner un étalage de cravates de soie, la vue brouillée, tu seras content d'apprendre que je suis muté... Dans un autre État. Quelque chose s'éveille en moi, vaguement, et je parviens à demander « Où ? », toujours sans le regarder. — Oh, dans une autre filiale, dit-il avec une remarquable décontraction, sans doute due au fait que j'ai voulu en savoir plus à propos de sa mutation. En Arizona. — Ter-rible, fais-je à mi-voix. — Tu veux savoir pourquoi ? — Non, pas vraiment. — À cause de toi, — Ne dis pas cela, — À cause de toi. — Tu es malade. — Si je suis malade, c'est à cause de toi, dit-il d'un ton trop négligent, examinant ses ongles. A cause de toi, je suis malade, et sans espoir de guérison. — Ça devient vraiment excessif, cette espèce d'obsession, complètement, complètement excessif, dis-je me dirigeant vers un autre rayon. — Mais je sais que tu ressens la même chose que moi, dit Luis, m'emboîtant le pas. Et je le sais parce que... il hausse les épaules, et conclut à mi-voix : Ça n'est pas parce que tu refuses d'admettre certains... sentiments, que tu ne les ressens pas. — Qu'est-ce que tu essaies de me dire? fais-je d'une voix sifflante., — Je sais que tu ressens la même chose que moi. D'un geste théâtral, il arrache ses lunettes de soleil, comme si cela constituait un argument irréfutable. — Tu en es arrivé à une... à une conclusion erronée, 388 dis-je, la voix étranglée. Tu es définitivement... malsain. — Pourquoi ? Est-ce si mal de t'aimer, Patrick ? — Ô... mon Dieu... — De te vouloir ? De vouloir être avec toi ? Est-ce si mal ? Je le sens qui me dévore du regard, au bord de l'effondrement total. Je ne trouve aucune réponse, si ce n'est un long silence. Enfin, je contre-attaque, d'une voix mauvaise : Mais qu'est-ce que cela signifie, cette incapacité permanente à analyser rationnellement une situation ? Hein ? Je lève les yeux des pull-overs, des cravates, je ne sais pas, et lui jette un regard. Instantanément, il sourit, soulagé que je lui aie accordé une seconde d'attention, mais bientôt son sourire se brise, car dans les recoins obscurs de son âme de pédale, quelque chose lui dit que ce n'est pas cela, et il se met à pleurer. Très calme, je me dirige vers une colonne afin de me cacher ; il me suit et m'agrippe brutalement par l'épaule, me retournant face à lui : Luis occulte la réalité. Je lui demande de partir, tandis qu'il sanglote : « Ô mon Dieu, Patrick, pourquoi est-ce que tu ne m'aimes pas un peu ? », sur quoi, de façon consternante, il tombe à terre, à mes pieds. — Relève-toi, dis-je entre mes dents, immobile. Relève-toi. — Pourquoi ne pouvons-nous pas être ensemble ? sanglote-t-il, frappant le sol du poing. — Parce que je... je ne — je parcours rapidement le magasin du regard, m'assurant de ce que personne n'écoute ; il s'accroche à mon genou, je balaye sa main —... Je ne te trouve pas attirant... sexuellement », faisje en chuchotant, furieux, les yeux baissés vers lui. « Je n'arrive pas à croire que c'est moi qui ai dit cela», conclus-je entre mes dents, m'adressant à moi-même, à personne, secouant la tête pour essayer de remettre de l'ordre dans mes pensées. Les choses ont atteint un tel 389