Download American Psycho

Transcript
puis m'engouffre à l'intérieur, donnant au chauffeur
l'adresse de Hell's Kitchen. Une fois là-bas, je prends
l'escalier et monte le cadavre au quatrième étage, jusqu'au local que je possède dans l'entrepôt abandonné
et, ayant déposé Owen dans une immense baignoire de
porcelaine, je lui arrache son costume Abboud et, après
l'avoir aspergé d'eau, verse dessus deux sacs de chaux
vive.
Plus tard. Deux heures du matin, à peu près. Je suis
au lit, incapable de m'endormir. Evelyn m'appelle sur
la seconde ligne, pendant que j'écoute la messagerie de
976-TWAT tout en regardant sur le magnétoscope le
Patty Winters Show de ce matin, dont le thème était :
« Les Difformités ».
— Patrick ? fait Evelyn.
Je demeure un instant silencieux, puis dis d'une voix
monocorde : « Vous êtes bien chez Patrick Bateman. Il
ne peut vous répondre pour le moment Veuillez laisser
un message après le signal sonore... » Une pause.
« Merci, et bonne journée. » Je fais une nouvelle pause,
priant pour qu'elle gobe le truc, avant d'émettre un
« Biiip » pitoyable.
— Oh, arrête, Patrick, dit-elle, irritée. Je sais que
c'est toi, Mais enfin, à quoi ça ressemble ?
Tenant le combiné à bout de bras, je le laisse tomber
à terre, puis le frappe contre la table de chevet, tout en
appuyant au hasard sur les numéros, espérant, quand je
le porterai de nouveau à mon oreille, ne plus entendre
que la tonalité. « Allô ? Allô ? fais-je. Il y a quelqu'un ?
Allô ? »
— Oh, pour l'amour de Dieu, arrête, mais arrête,
glapit Evelyn.
— Salut, Evelyn, fais-je d'un ton guilleret, le visage
déformé par une grimace.
— Mais où étais-tu, ce soir? demande-t-elle. Je
croyais que nous devions dîner ensemble. Je croyais
que tu avais réservé au Raw Space.
292
— Non, Evelyn, fais-je, soupirant, très fatigué soudain. Pas du tout. Qu'est-ce qui te fait penser ça ?
— Je croyais pourtant l'avoir noté, pleurniche-t-elle.
Je crois que c'est ma secrétaire qui l'avait noté pour
moi.
— Eh bien, l'une de vous s'est trompée, dis-je, prenant la télécommande pour rembobiner la cassette
vidéo. Au Raw Space ? Mon Dieu. Tu es... Tu es folle.
— Amour... fait-elle d'une voix boudeuse, qu'est-ce
que tu as fait, ce soir ? J'espère que tu n'es pas allé au
Raw Space sans moi.
— Oh, écoute... J'avais des films à louer. À rendre,
je veux dire.
— Et qu'as-tu fait d'autre ? gémit-elle encore.
— Eh bien, je suis tombé sur Arthur Crystal et Kitty
Martin. Ils rentraient de dîner au Café Luxembourg.
— Oh, vraiment? Elle dresse l'oreille. Un frisson
me parcourt. « Et qu'est-ce qu'elle portait ? »
— Une robe du soir à bustier de velours rouge et
jupe de dentelle à motifs floraux, Laura Marolakos, je
crois.
— Et Arthur?
— Même chose.
— Oh, Mr. Bateman, j'adore votre sens de l'humour, fait-elle avec un petit rire.
— Écoute, il est tard, et je suis fatigué. (Je feins
d'étouffer un bâillement.)
— Je t'ai réveillé ? demande-t-elle, inquiète. J'espère que je ne t'ai pas réveillé.
— Si. Tu m'as réveillé. Mais si j'ai décroché, c'est
ma faute, pas la tienne.
— On dîne ensemble, amour ? Demain ? fait-elle en
minaudant, sûre de son fait.
— Impossible. Trop de boulot.
— Mais cette sacrée compagnie t'appartient quasiment, gémit-elle. Quel travail ? Quel travail as-tu ? Je
n'y comprends rien.
— Evelyn. (Un soupir.) Je t'en prie.
293