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Je l’observe avec plus d’attention. Ce physique de rêve aurait-il également un cerveau ? Je suis
dure mais j’ai tout de même de bonnes raisons de lui en vouloir et de douter de ses capacités
intellectuelles quand on considère la façon dont il m’a initialement abordée.
— Tu en parles comme si tu avais vécu une perte…
J’espère dévier le sujet sur lui car j’ai beaucoup trop de mal à parler de tout ça.
Il soupire, je ressens une grande lassitude dans cette réaction. Peut-être bien que lui non plus n’a
pas envie d’aborder le sujet. Je n’aurais pas dû lui dire ça… Au moment où je vais pour lui présenter
mes excuses, il me répond :
— Ma mère est morte quand j’étais ado. Alors oui, malheureusement, je sais de quoi je parle. Tu as
l’air d’être quelqu’un de fort, tu vas remonter la pente.
— Merci, mais j’en doute.
— Ne sois pas négative.
— Valentin, j’apprécie tes efforts, ta sollicitude et le fait que tu sembles tellement t’en vouloir de
t’être comporté comme un enfoiré avec moi… Mais j’ai tué mon frère, je ne pense pas que le temps
changera quoi que ce soit à la culpabilité que je ressens.
Je vois le choc dans ses yeux, la surprise sur son visage et je reporte mon attention sur les flammes
devant moi. Je ne sais pas pourquoi je lui ai dit ça. Peut-être justement pour le choquer, qu’il cesse
d’être gentil avec moi et me laisse cuver ma douleur tranquille. Depuis la mort de Damien, les gens
ont cette tendance à vouloir me rassurer, me dire que tout va aller bien, tout va rentrer dans l’ordre.
Comment est-ce que ce serait possible ? Non seulement mon frère est mort mais en plus c’est à cause
de moi et de mon manque d’attention. Bien sûr que non, ça n’ira pas mieux. Si j’avais six ans, je
pourrais tomber dans le panneau et m’accrocher à cet espoir : qu’on finit toujours par se sentir mieux.
Ce n’est pas le cas, alors j’aimerais qu’on arrête de vouloir à tout prix me réconforter quand je ne le
mérite pas.
— Dans l’accident que vous avez eu, tu n’as aucune responsabilité à prendre. N’essaie pas de
porter le poids de la culpabilité qui ne te revient pas.
Cette fois, c’est moi qui suis choquée. Pour le coup, il n’y va pas avec des pincettes. C’est ce que je
voulais, non ? Il reprend :
— Si Dam avait tenu le guidon ce jour-là, ça n’aurait rien changé, à part que ce serait toi qui serais
morte. Tu n’es pas censé regarder derrière toi quand tu conduis et que tu es à l’arrêt, personne ne s’en
serait mieux sorti que toi dans les mêmes circonstances. Souffre pour la perte de ton frère mais
n’ajoute pas la culpabilité, tu ne la mérites pas.
Son ton est dur, presque agressif. Ce qui me donne envie de répliquer aussi sèchement :
— Tu penses tout savoir ? Tu n’as aucune idée de ce que je vis ou de ce qui s’est passé. Tu as lu les
journaux comme tout le monde et tu imagines que ça te donne un certain droit sur l’attribution de la
culpabilité ?
— Angie… commence-t-il.
— Je m’appelle Angélique, je crache entre mes dents serrées.
Pour qui se prend-il à me faire la leçon, la morale et surtout, à m’appeler comme ça ?
— Tu t’amuses bien ? me demande Josselin en prenant place de l’autre côté.
Valentin et moi nous affrontons quelques instants en silence, j’espère que mon regard est aussi
mauvais que le sien.
— J’étais sur le point de partir… finit-il par lâcher en se levant.