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sourire est deux fois plus grand que tout à l’heure. Ses yeux sont brillants. Je suis à deux doigts de
faire une connerie quand elle me sort :
— J’en veux une !
Je ne crois pas avoir autant ri depuis très longtemps. Je suis plié en deux et quand je reporte mon
attention sur elle, elle a les bras croisés et ne sourit plus du tout.
— Désolé.
— Ce n’était pas la peine de me proposer de la conduire pour te foutre de moi juste après.
Je crois que j’ai foiré mon coup, là.
— Tu veux refaire un tour ? je tente.
— Non, merci. Si le prix à payer pour ta générosité est de supporter ton foutage de gueule, ça ira.
Bien essayé.
— Angie, ne le prends pas mal mais tu ne peux pas conduire ce genre de moto. Si tu étais plus
grande, je ne dis pas mais…
— Je suis trop petite, je sais ! Je peux quand même en vouloir une, ça ne veut pas dire que je n’ai
pas conscience que c’est impossible ! Rabat-joie !
Je remonte sur la Yamaha et lui fais signe d’approcher. Elle ne bouge pas, butée et plantée sur ses
deux pieds avec l’énergie d’une petite fille qui fait un caprice. Qu’elle ne me tente pas, je serais tout
à fait partant pour lui donner une bonne fessée.
— Monte, je t’emmène faire un tour, je lui dis en espérant la détendre.
— Où ça ?
— Je ne sais pas, nulle part ?
Elle hésite un moment et finit par s’installer derrière moi. Elle se cale bien contre mon dos, passe
ses mains autour de ma taille et les noue sur mon ventre. Je pose la mienne dessus, exerce une petite
pression pour lui signifier que je suis vraiment désolé, et je démarre. Je ne peux décemment pas
l’amener au resto où je me tape la serveuse, ça ferait désordre. Alors je prends la route du bord de
mer, mais dans l’autre sens. Elle ne panique pas quand je fais des pointes à cent-quatre-vingts sur les
lignes droites, j’en oublierais presque qu’elle est là tant elle fait corps avec la moto. Je nous fais
rouler pendant ce qui me semble être une éternité. Elle ne manifeste aucune envie de faire une pause.
J’espère que cette petite sortie lui aura fait oublier mon fou rire.
Je nous trouve un coin sympa en bord de mer et enfin je me gare. Elle descend souplement, elle n’a
même pas l’air d’avoir mal aux cuisses alors que nous avons dû rouler deux heures. Elle refait son
truc avec ses cheveux et admire la mer. Moi c’est elle que j’admire. Elle ferme les yeux, rejette la
tête en arrière et sourit. Et je reste comme un con sur la bécane à la mater. Je me foutrais des baffes
pour tout le temps tout ramener à mon envie d’elle. C’est vrai qu’elle est petite, je remarque ça d’un
coup… Ça ne me dérange pas. J’ai déjà pu voir que son corps était parfait pour accueillir le mien et
j’aime l’idée un peu primaire et réac’ d’être en mesure de la protéger.
Je la rejoins avant de partir trop loin dans mon délire de chevalier servant. Surtout qu’on a pas mal
de falaises dans le coin et faudrait pas que je me jette de l’une d’elles avec une rose entre les dents
pour l’impressionner.
— On descend ? je lui propose en montrant le chemin escarpé qui mène à une crique.
— Je pourrais me tuer, ça ne va pas ?
— Qu’est-ce que tu racontes ? Il suffit de…
— Je n’ai aucun équilibre, je te garantis que si je m’aventure dans ce précipice, je me tue…