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ESSAIS
L'hypertexte apparaìt autrement dit comme un masque poétique de la
prose, qui parvient de manière détournée à la faire lire comme poesie. S'il
donne ainsi une forme textuelle à l'expérience de poesie, lui permettant
subrepticement (donc plus efficacement qu'en la citant) de subsister «dans
la pentapole désertique d'un monde voué à la prose24», c'est dire que sa
discontinuité importe bien davantage que sa mobilité. La référence hugolienne
convoquée par un autre passage du premier volume publié le signale clairement, ce sont les blancs typographiques marquant les diverses insertions
qui constituent la «prose de la mémoire» — une prose «poétisée» au sens
où elle échappe à «Puniversel reportage» (Mallarmé) : «Les pauses conti nuelles (ces paragraphes séparés les uns des autres par des blancs, une
numérotation et un titre) sont le mode le plus convenable à la contemplation. C'est en elles que l'exercice spirituel trouve sa nourriture. (...)
C'est pourquoi, alors que la prose véritable de roman additionne et
sélectionne (drastiquement) les voix, les anecdotes et les gestes pour soutenir la progression de ses phrases, de ses paragraphes, de ses chapitres, la
prose de la mémoire s'arréte et repart presque avec chacun d'eux (phrases,
paragraphes, chapitres ; paragraphes surtout) dans la vie quotidienne, insulaire, de la composition25.»
En d'autres termes : l'écriture du cycle autobiographique de Jacques
Roubaud, ne serait-ce que dans la mesure où Le Grand Incendie de Londres reste un hypertexte de papier, n'assume pas la radicalité du projet
hypertextuel. Sans doute parce qu'elle se déplace vers un medium nouveau, électronique, où elle s'actualise pleinement, l'écriture hypertextuelle
laìsse à peu près en l'état les formes recues du livre : Le Grand Incendie de
Londres, en l'occurrence, s'accommode tout à fait d'une lecture linéaire. En
revanche, il est tout aussi manifeste que l'hypertextualité en mineur de la «prose
de la mémoire» rejoint précisément certaines formes du texte medieval.
2. Le scribe et l'hypertexte : la variance du texte medieval
Le texte medieval est manuscrit : c'est dire qu'il s'agit d'un texte
variable, parce que manipulable par un lecteur actif, le scribe. Dans les
termes de Bernard Cerquiglini : «L'oeuvre littéraire, au Moyen Age, est une
variable. (...) Qu'une main fut première, parfois, sans doute, importe moins
que cette incessante récriture d'une oeuvre qui appartient à celui qui, de
nouveau, la dispose et lui donne forme. (...) Cette littérature s'oppose en
cela à l'authenticité et à l'unicité que la pensée textuaire [l'idéologie moderne du texte] associe à la production esthétique. (...) Toujours ouverte, et
comme inachevée, l'oeuvre copiée à la main, manipulée, est appel à l'intervention, à la glose, au commentaire26.»
On retrouve pour une part les caractéristiques de l'hypertexte, dont la
variabilité et la mobilité sont de méme liées à la promotion d'une lecture