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Presque par réflexe, à la suite d’une longue pratique, et du
fait d’un ressentiment dont elle ne s’était jamais débarrassée,
Ellie eut la tentation d’entrer tout de même dans la chambre.
Était-elle préparée, même en cet instant, à le défier pour une
question de principes ? Et quels principes, exactement ? À voir
son visage ravagé, l’authenticité de son chagrin ne faisait aucun
doute. Il avait aimé sa mère. Peut-être même, pensa-t-elle,
l’avait-il plus aimée que moi, et elle se sentit envahie par une
vague de culpabilité. Cela faisait si longtemps que sa mère était
fragile qu’Ellie avait souvent essayé de se représenter comment
elle réagirait, le moment venu. Elle se rappela soudain combien
elle était belle sur la photo que John Staughton lui avait fait
parvenir et, en dépit de toutes ses répétitions de cet instant, elle
éclata en sanglots.
Surpris par la force de son chagrin, Staughton s’approcha
pour la réconforter. Mais elle leva une main et, non sans efforts,
reprit contrôle d’elle-même. Même maintenant, elle ne pouvait
se résoudre à l’embrasser. Ils étaient deux étrangers, à peine
reliés par un cadavre. Elle s’était cependant trompée – elle le
savait au plus profond d’elle-même – en rendant Staughton
coupable de la mort de son père.
« J’ai quelque chose pour toi », dit-il en se mettant à fouiller
dans le sac. Les objets montaient et descendaient, et elle aperçut
un portefeuille en similicuir ainsi qu’une boîte à dentier en
plastique. Elle dut détourner le regard. Il finit par se redresser,
exhibant une enveloppe abîmée par le temps.
« Pour Eleanor », lisait-on dessus. Ellie reconnut l’écriture
de sa mère et fit un mouvement pour s’en emparer. Staughton
sursauta et recula d’un pas, levant l’enveloppe à la hauteur de
son visage comme si elle s’était apprêtée à le frapper.
« Attends, dit-il, attends. Je sais que ça n’a jamais bien
marché entre nous. Je te demande cependant une faveur :
n’ouvre pas cette lettre avant ce soir. D’accord ? »
Son chagrin lui donnait l’air d’avoir dix ans de plus.
« Pourquoi ? demanda-t-elle.
— Ta question préférée… Je ne te demande que cette seule
faveur. Est-ce trop exiger ?
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