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156 LE « LIÈVRE » EN ATHLÉTISME Doté de la légitimité à occuper la place qu’on lui attribue, le coureur consacré est alors disposé à se montrer à la hauteur du rôle qui lui est collectivement alloué. À l’inverse, lorsque qu’un coureur « se trouve durablement confiné dans des positions […] subalternes, tout un processus d’intériorisation des limites le dissuade peu à peu d’élargir ses compétences, restreint le champ de ce qu’il pense pouvoir s’approprier, et le conduit finalement à abandonner une part du gouvernement de sa vie à d’autres 10 ». On comprend comment, dans ces conditions, le jeu des relations interindividuelles vient relayer et redoubler les logiques d’assignation propres à l’institution marocaine, conduisant à ce qu’un coureur de second rang accepte de devenir lièvre au service de son leader, tâche alors perçue comme valorisante par laquelle celui qui en vient à douter de ses capacités à réussir au plus haut niveau se restaure une raison d’être. PARTAGER LA GRÂCE Les nouveaux venus à l’INA acceptent d’autant mieux le sort qui leur y est réservé qu’ils perçoivent leur entrée dans l’institution comme une chance. À la fois produit de leur mérite antérieur, consécration présente et promesse de leurs succès futurs, l’arrivée à l’INA est vécue sur un mode enchanté : le champion qu’ils côtoient journellement matérialise ce qu’ils aspirent à être. L’approcher c’est s’approcher du devenir rêvé, qui, au contact du sportif d’exception, prend la forme d’une réalité palpable. Cette proximité spatiale se couple dans le même temps d’une grande distance sociale : croisant le champion au quotidien, ils peuvent mesurer tout ce qui les sépare de lui, sportivement certes, mais aussi et surtout en termes d’importance conférée. Au moment de l’enquête, l’athlète le plus unanimement consacré à l’INA était Hicham El Guerrouj. C’est à ce titre que de nombreux stagiaires acceptaient avec fierté – la chose étant perçue comme un privilège – de jouer pour lui le rôle de lièvre. Il disposait ainsi de son propre « sparringpartner », qui l’accompagnait dans tous ses entraînements sans jamais concourir dans la moindre épreuve. Si, dans ce cas, la soumission à 10. Olivier Schwartz, Le Monde privé des ouvriers. Hommes et femmes du Nord, PUF, 2002 [1990], p. 201.